Dans son salon parisien, qui donne sur un magnifique parc du XVIe arrondissement, une table et des dizaines de livres éparpillés dessus décrivent une œuvre complète. La dame en noir fait son entrée. Théâtrale, magistrale, l’apparition de Vénus Khoury-Ghata, dame en noir qui ne quitte plus cette couleur depuis plus de vingt ans, pour se rappeler les absents, l’époux, le frère, « j’ai écrit à sa place, peut-être l’ai-je remplacé », les parents et les autres, martyrs de la vie ou de la guerre. « Tous les hommes qui m’ont aimée sont morts, c’est une hécatombe quand je regarde derrière moi ! dit-elle avec éclat et presque humour. Il ne me reste que mes livres. Quand je veux séduire, je glisse entre les mains un livre. C’est ma seule façon de plaire… » La dame en noir avec, toutefois, une pointe de rouge, légion d’honneur, dérision, coquetterie, allez savoir ce qui se passe dans la tête, dans l’âme d’un poète, se trompe et c’est évident. Elle a gardé cette beauté qui se reflète dans ses grands yeux, ce sourire et puis cette allure, inséparables de sa personne.
Dans la tête de Vénus qui se définit comme « un poète arabe qui écrit en français, poète dans mes romans et conteur dans mes poèmes », les titres sont là et les souvenirs demandent la parole. « Mon premier livre est sorti au Liban chez les pères jésuites en 1968. J’ai enchaîné depuis seize romans et autant de recueils de poèmes. Je vis de l’un à l’autre. Il y a toujours cette bivalence dans tout ce que je fais. Quand j’écris des poèmes, j’ai besoin, après cela, de quitter ce langage furtif pour l’autre, qui va dans tous les coins et les recoins. » De La Maestra au dernier-né, Le moine, l’Ottoman et la femme du grand argentier qui vient de remporter le prix Nice – Baie des Anges, en passant par Mortemaison, Bayarmine ou encore Monologue du mort, l’œuvre de Vénus, traduite en sept langues, parle d’enfance, d’absence, d’amour et d’exil. Ses émotions, en somme.
L’ambassadrice du Liban
Paris, qu’elle habite depuis 1975, « j’ai quitté le Liban avec mes deux filles, mes deux garçons et mes deux chattes », et sa maison, qui, précise-t-elle, est devenue un lieu de pèlerinage pour tout les intellectuels, la comblent. « Je n’ai traversé que la Méditerranée et ma table est tournée vers elle. » Elle quitte son premier époux Joseph Khoury, «un visionnaire», après treize ans de vie commune pour « un homme qui parle musique », le regretté professeur Ghata, sa plus belle histoire d’amour. « Imbibé d’art, il m’a permis de rencontrer les Maeght, Mirò, Tapiez. » Et de poursuivre : « J’étais une fille futile qui ne s’occupait que des robes qu’elle allait porter. Ici, la vie est tout autre chose. J’ai coupé toutes mes robes longues ! Je ne vois que des écrivains. Les écrivains, ça ne se change pas le soir. J’ai compris que ma vie, c’est ça. » Une vie accompagnée de voyages qu’elle ne cesse d’entreprendre, invitée de marque et merveilleuse ambassadrice du Liban, à Toulouse, Nice, Vérone, au Mexique, en Égypte, en Suède ou encore aux USA.
La dame aux grandes mains, aux ongles rouges, se lève alors et, avec cette même emphase dans le geste, prend la tasse de café très noir bu jusqu’à la lie, la retourne, attend quelques instants avant de se transformer en une extraordinaire diseuse de bonne aventure. Se faire lire l’avenir par la grande Vénus Khoury-Ghata, croyez-moi, c’est un vrai poème !
Carla HENOUD


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