Roman ambitieux, écrit sous forme d’une longue lettre, ces « Mémoires » d’un empereur romain du IIe siècle, humaniste et fin lettré, qui a favorisé les arts et amélioré la condition des esclaves, constituent un texte magnifique, d’une limpidité et d’une profondeur absolues. Ce livre, publié en 1951, est le fruit d’une longue gestation. Mis et remis de nombreuses fois sur le métier – il ne parut qu’une trentaine d’années après sa première ébauche – et après de nombreux autres romans, c’est lui cependant qui apporta la consécration à Marguerite Yourcenar.
Ce roman, que l’auteur avait en tête depuis ses vingt ans, concentre les axes majeurs de tous les écrits de cette femme de lettres dont les sujets d’intérêt ont souvent été qualifiés de masculins. À savoir, l’histoire et la condition humaine universelle.
Visitée par ses personnages
Dans cette biographie poétique, l’imaginaire et l’empathie de l’auteur pour son personnage se mêlent à la réalité historique, étayée par des faits établis et rapportés dans des documents officiels.
Émaillés de superbes citations, les Mémoires d’Hadrien «refont du dedans ce que les archéologues du XIXe siècle ont fait du dehors », expliquait Marguerite Yourcenar. Qui signalait toujours avoir accompli œuvre de romancière, de poète et non d’historienne. Mais ce qui hisse ce livre au rang de chef-d’œuvre, c’est le souffle de vie profond qui l’anime. Au moyen de phrases ciselées avec élégance, dans un vocabulaire clair et intemporel, l’académicienne réussi presque à matérialiser cette ombre du passé. Effet d’identification ? De nombreux commentateurs littéraires ont affirmé que Marguerite Yourcenar rêvait à travers Hadrien d’un homme d’État idéal, à qui elle a prêté ses préoccupations humanistes, écologiques, sa passion de la civilisation grecque, sa conception de l’amour et une spiritualité inspirée des doctrines orientales. « Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts », sont les derniers mots qu’elle met dans la bouche de son empereur. N’est-ce pas là l’expression des vœux personnels de cette femme à la curiosité universelle, à cette personnalité intransigeante, à l’immense soif d’absolu ?
Yourcenar a toujours réfuté ces thèses. Non, les Mémoires d’Hadrien ne sont pas un autoportrait déguisé, mais le fruit d’une rencontre. Imaginaire. Intérieure. Spirituelle. Marguerite Yourcenar avait, affirmait-elle, «cette faculté de se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un ». Elle a, à de nombreuses reprises, confié dans ses interviews voir ses personnages.
« Je les vois, je les entends avec une netteté que je dirais hallucinatoire. (...) Quand on passe des heures et des heures avec une créature imaginaire ou ayant autrefois vécu, ce n’est plus l’intelligence qui la conçoit, c’est l’émotion et l’affection qui entrent en jeu. Il s’agit en somme d’une “ visitation ”. » Cette « magie sympathique » la mettra également au diapason de Zénon, le médecin-philosophe et alchimiste du XVIe siècle, héros absolument fictif cette fois de L’œuvre au noir, son autre grand succès publié en 1968. Son autre grand compagnon d’immortalité.
Zéna ZALZAL
Quelques clés sur la vie de
Marguerite Yourcenar (1903- 1987)
Née Marguerite de Crayencour, de père français et de mère belge, le 8 juin 1903 à Bruxelles, la future académicienne, orpheline de naissance, va être élevée par son père. Cet homme anticonformiste et d’une grande culture transmettra à sa fille son goût des voyages et des livres. C’est lui qui va l’aider à trouver son nom d’écrivain, Yourcenar, un anagramme de son nom de famille. C’est encore lui qui va financer la publication du Jardin des chimères, poème dialogué qu’elle a composé, sur la légende d’Icare, à 16 ans, et qui décidera de son avenir d’écrivain.
Celle qui se définissait comme un « romancier-historien-poète » était aussi traductrice, essayiste et critique. Immortalisée de son vivant, en 1980, par l’Académie française, Marguerite Yourcenar n’a jamais recherché les honneurs, mais la liberté. Liberté de s’intéresser à des sujets antiques, souvent qualifiés de « versions de traductions latines », liberté de vagabonder à travers l’Europe, puis de fuir la Seconde Guerre mondiale et de s’en aller à New York. Enfin, liberté d’aimer de manière non conventionnelle (elle a passé de longues années avec une femme, Grace Frick). Cette grande plume des lettres françaises aura paradoxalement passé sa vie en dehors de France. Née à l’étranger, morte à l’étranger, à Somesville, une île américaine où elle vécut de nombreuses années, sa vie aura illustré parfaitement ces mots qu’elle avait écrit dans sa jeunesse : « Solitude. Je ne crois pas comme ils croient. Je ne vis pas comme ils vivent. Je n’aime pas comme ils aiment. Je mourrai comme ils meurent. »


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine