« J’ai appris cet art il y a 55 ans de ma grand-mère », raconte avec fierté Mme Frazier, qui vend ses paniers dans un ancien marché aux esclaves à Charleston (Caroline du Sud, Sud-Est). Mme Frazier appartient au groupe des Gullah-Geechee, qui a réussi à préserver beaucoup de traditions africaines le long de la côte sud-est des États-Unis. Ce groupe parle dans un patois très mélodieux bien à lui, mélange de vieil anglais et de dialectes africains : c’est dans cette langue que se racontent des contes animaliers, et que se résolvent les querelles de voisinage quand on veut éviter de passer devant le juge. Leur résidence traditionnelle, ce sont les îlots qui bordent la côte – une proie de choix pour les promoteurs depuis les années 1950, qui y installent parcours de golf, courts de tennis, résidences hôtelières, et finissent par chasser les Gullahs de leurs propriétés ancestrales. Beaucoup de leurs fermes, champs, cimetières ont ainsi été rasés, et il est de plus en plus difficile de maintenir les traditions vivantes pour les jeunes générations.
« Ils dérivent dans la société générale la culture pop », résume Gullah Bemi, un membre du conseil des anciens. Au point qu’il est difficile d’évaluer le nombre des Gullahs et des Geechees, avec des chiffres allant de 200 000 à 500 000. Tous descendent d’esclaves ouest-africains, venus d’une trentaine de pays, qui ont dû traverser l’Atlantique pour travailler dans les rizières et les champs de coton. Après la guerre de Sécession qui les a libérés, beaucoup sont restés dans les îles et ont acheté les terres sur lesquelles ils travaillaient.
Depuis quelques années, poussé par la fierté, un phénomène de renouveau est sensible, dont la figure de proue est la mathématicienne et militante des droits civiques Marquetta Goodwine.
Il y a trois ans, Mme Goodwine a été couronnée « reine » des Gullahs, lors d’une cérémonie chargée de symboles, où elle était enchaînée pour commémorer le calvaire de ses ancêtres. Mme Goodwine, la « reine Quet », a quitté sa vie de femme d’affaires à New York pour regagner la propriété familiale sur l’île de Sainte-Helena, d’où elle se bat pour défendre les droits de son peuple. « Nous n’avons pas le même individualisme que le reste de la société américaine », assure-t-elle. Avec ses robes et ses foulards colorés noués sur la tête, elle affronte les sociétés de promoteurs qui voudraient étendre leur emprise sur le territoire ancestral. Elle conseille les familles engagées dans des litiges immobiliers, elle se rend dans les écoles pour éduquer les enfants sur leur patrimoine culturel. « Beaucoup de gamins ne savent même pas que nous avons notre propre langue, notre propre culture », dit-elle.
Ces efforts portent leurs fruits : à Sainte-Helena, 90 % des terres appartiennent encore à des descendants d’esclaves, et beaucoup des habitants parlent le patois, qu’on appelait tout simplement autrefois « du mauvais anglais », avec fierté. Quant à Élouise Frazier, elle apprend la vannerie à ses filles et petites-filles, « pour que cet art reste vivant ».


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine