Le match amical de football Irak-Kazakhstan s’est terminé sur le score 1-2 au stade de Bagdad il y a six ans. Le penalty de la dernière chance a été raté, et les joueurs irakiens savaient ce qui les attendait une fois le stade déserté par le public. Ahmed Sabat, un joueur irakien considéré comme l’un des plus talentueux de sa génération, regarde à la télévision un match disputé à l’étranger. Mais ses pensées sont ailleurs, toujours hantées par les années sombres du régime de Saddam Hussein (1979 - avril 2003). « C’était un match amical mais nous l’avons perdu, et nous savions ce qui nous attendait après, une fois que le public serait parti », confie ce joueur âgé de 27 ans, vivant dans un quartier pauvre de Bagdad. « Les joueurs et leur entraîneur devaient se coucher sur la pelouse, raconte-t-il, et les hommes de Oudaï (fils aîné de Saddam Hussein) venaient nous frapper avec des bâtons sur les pieds, le dos, et ils nous giflaient pour nous punir. » « Nous souffrions en silence, dit-il, c’était une pression psychologique énorme sur les joueurs, surtout au moment de tirer au but. » Oudaï Saddam Hussein, réputé pour sa violence, avait la mainmise sur de nombreux segments de la vie sociale et sportive irakienne. Cet homme de 39 ans, qui n’a jamais eu le moindre talent sportif, dirigeait la Fédération irakienne de football et le Comité olympique irakien (COI), dont l’imposant bâtiment était toujours en flammes hier. « Il y avait une salle peinte en rouge au comité olympique, où les sportifs étaient isolés pendant des jours. Tout le monde craignait cette salle », raconte Ahmed, qui ressemble au joueur international français Zinedine Zidane. Salaire mensuel de 27 dollars Selon le magazine américain Time, un instrument de torture qui aurait été utilisé pour torturer des joueurs « coupables » de mauvaises performances a été découvert au siège du COI et de la fédération. Une sorte de sarcophage en acier, dont l’intérieur de la porte était hérissé de pointes destinées à empaler son prisonnier, a été retrouvé par des pillards. Les violences perpétrées par l’ancien régime et ses proches contre des civils n’ont pas épargné les journalistes sportifs. Un journaliste irakien, s’exprimant sous le couvert de l’anonymat, par peur, dit-il, de voir « les hommes de Oudaï revenir », témoigne sur les années noires du monde sportif irakien. « J’ai été torturé, dit-il, pour avoir critiqué la politique sportive. Ils m’ont emmené dans une de leurs prisons spéciales. Ils m’ont bandé les yeux et m’ont torturé à l’électricité. » « J’espère qu’un jour Dieu punira Oudaï pour tout le mal qu’il nous a fait. Ce type n’a jamais été un sportif mais il percevait 50 % du salaire des sportifs », ajoute-t-il, soulignant « que Bagdad ne compte qu’un seul stade construit par des Occidentaux en 1968 ». Le salaire mensuel d’un joueur de football irakien était de 27 dollars. Dans un pays où les « gens sont dingues de football » et portent des tee-shirts des meilleures équipes du monde malgré l’embargo, le stade principal de Bagdad (5 millions d’habitants), le Chaab, est désormais investi par les forces américaines qui ont déployé leurs blindés autour de son mur d’enceinte. Un autre joueur de football, qui ne souhaite pas être identifié, raconte que des collègues ont osé braver le régime, profitant de leurs déplacements à l’étranger pour déjouer la surveillance étroite des agents du parti Baas et demander l’asile, par exemple en Roumanie. « Ceux qui sont partis ont laissé leurs familles ici, dit-il, les autres souffrent toujours de problèmes psychologiques et de démangeaisons à cause des maladies attrapées en prison. » Il raconte que « l’équipe des Jeunes espoirs a perdu un match en 1998 en Jordanie, et au retour, ils nous ont conduits tout droit en prison avec notre entraîneur Naji Hmoud ». « Les gardiens de prison, raconte-t-il, nous battaient en nous disant que nous étions des traîtres, ils nous gardaient un mois avant de nous ramener au club où nous devions reprendre l’entraînement. » Il explique que la solidarité entre les joueurs a été un facteur de résistance car « on se motivait mutuellement ». Mais la passion pour le foot et pour des joueurs comme Ronaldo demeure intacte. Et dans les rues poussiéreuses de Bagdad inondées d’une lumière ocre, des enfants jouent au football, près de batteries de DCA rouillées. Ils visent des portraits de Saddam Hussein.
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