Assis à l’ombre de la mosquée Abou Hanifa, les anciens du quartier al-Adhamiya de Bagdad se souviennent, mélancoliques, que la veille de sa disparition mystérieuse, Saddam Hussein, accompagné de ses fils, était venu prier et n’avait cessé de clamer: « J’ai été trahi. » Alors qu’il est de notoriété publique que Saddam Hussein avait des sosies et qu’il préférait éviter toute sortie en public, les fidèles de cette mosquée sunnite sont persuadés que le président déchu est venu leur rendre visite le 7 avril. Quelques heures plus tard, la mosquée sunnite fut durement endommagée par les forces américaines. C’est une mesure de rétorsion à la visite du dirigeant, assurent certains, c’est parce que des dizaines de combattants irakiens s’y sont cachés pour résister désespérément aux soldats américains, affirment d’autres. Toujours est-il que le minaret est quasiment coupé en deux, tandis que la façade a perdu sa mosaïque multicolore et n’est plus qu’un mur criblé d’une multitude d’impacts de mortier et que toutes les vitres sont brisées. Dans le jardin intérieur, deux gigantesques cratères ont été creusés par les tirs à partir d’hélicoptères, et les piliers de la salle de prières chancellent. « Saddam est venu parler avec nous, nous saluer et prier » le 7 avril, se souvient Rachid al-Oubaibey, 70 ans, professeur à l’Université islamique. Le lendemain, les avions américains ont également bombardé une partie du quartier d’al-Mansour où, croyaient-ils, était réfugié le dirigeant irakien. Au moins 14 civils ont perdu la vie dans l’attaque qui a détruit quatre habitations, mais on est toujours sans nouvelle du dirigeant irakien, dont la tête a été mise à prix à 200 000 dollars par les Américains. « Nous sommes sûrs qu’il est vivant. Il est trop intelligent », assène le vieillard. Yasser et Adel, ses amis d’enfance, sont à ses côtés. Superbement habillés de blanc et attendant la prière de midi, ils évoquent les temps où, sous Saddam, ils pouvaient flâner dans les rues. C’est alors qu’ils jettent un regard noir et méprisant aux blindés américains qui patrouillent le quartier. « Nous avons connu beaucoup de guerres, de révoltes suivies de répression, et nous savons que le peuple d’Irak, enfants d’une civilisation de milliers d’années, est en mesure de résoudre ses propres problèmes », assure Yasser. « Nous l’avons démontré depuis une semaine alors que nous n’avons plus d’autorités, de gouvernement et de sécurité, mais il fallait s’en sortir », renchérit Adel. Les habitants de Bagdad ont entendu trois choses la semaine dernière, rapportent-ils. « Les États-Unis veulent s’emparer du pétrole irakien, veulent renforcer Israël après la guerre et veulent rompre l’unité de l’islam », disent-ils. « Il est préférable qu’ils partent avant », ajoutent-ils, dans une sorte de mise en garde. S’appuyant sur leurs cannes, les trois anciens clament que si Allah leur rendait leur jeunesse, ils « lutteraient contre l’occupation », à l’instar des combattants syriens, yéménites ou égyptiens qui sont enterrés dans le jardin de la mosquée. « Aujourd’hui, peu importe de savoir si nous défendrions Saddam ou non parce qu’ils l’ont chassé, ce qui est important est que quelqu’un jure qu’il prendra les armes pour libérer mon pays de l’occupation », lance Rachid, en soulignant qu’à ce combat participeront tous les groupes religieux d’Irak : sunnites, chiites, chrétiens et d’autres. L’histoire donne raison à ces luttes de libération du joug de l’étranger, disent ces trois vieux amis. « La France s’est rebellée contre Hitler grâce à la Résistance. Ici, c’est pareil. Les Irakiens sont occupés par une nation plus puissante et nous avons des motifs de nous défendre », conclut Adel.
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