«Nous sommes le seul quartier de Bagdad à ne pas avoir accueilli les Américains avec des fleurs et des vivats ». Les habitants d’al-Aadhamiyah, encore meurtri par d’intenses combats, s’enorgueillissent de leur résistance. Dans les ruelles étroites de ce vieux faubourg à majorité sunnite du nord-ouest de la capitale irakienne, les troupes américaines se sont rudement opposées pendant un jour entier, jeudi 10 avril, à des combattants déterminés, et le quartier a souffert. La grande mosquée Abou Hanifa, dite du « Grand imam », a été lourdement frappée par des troupes à la recherche de résistants retranchés. La tour de l’horloge a été percée, le fronton au nom du prophète détruit, la cour intérieure trouée par une roquette. Selon la population, l’imam, cheikh Watheq al-Obeidi, a été arrêté par les Américains avec ses deux grands fils. Alors les habitants ont décidé d’enterrer comme des « martyrs » la trentaine de victimes, des civils, mais aussi des militaires de l’armée régulière et surtout des fedayin « irakiens, syriens, libanais et yéménites », selon les membres du comité du quartier. Le cimetière ravagé par les combats, les tombes ont été creusées sous les oliviers du petit jardin de la mosquée, entouré d’éclats d’obus. Les noms ont été glissés dans des bouteilles de Pepsi plantées dans la terre. Sur une sépulture, un panneau mentionne « le héros, tombé en martyr ». « On est les seuls à ne pas avoir accueilli les Américains avec des sourires, j’en suis fier. Bien sûr, on l’a payé », dit Fayçal Sayed Jaafar. « Il ne faut pas se laisser berner par le sourire des gens. À l’intérieur, notre cœur saigne », ajoute cet ancien entraîneur de l’équipe nationale de natation. « Ce qu’on refuse, c’est l’occupation, et l’effondrement de notre pays », explique-t-il. « On n’a qu’un rêve : vivre en paix. » « Les fedayin sont venus de quartiers extérieurs, car ils savent qu’ici les gens leur sont plus favorables », dit Riyad Abdallah, un épicier, habitant de toujours d’al-Aadhamiyah. « Ça nous fait plaisir de voir le quartier résister, mais on a souffert, et beaucoup ne les ont pas hébergés de peur d’être bombardés. Aujourd’hui il faut revenir à une vie normale. » Très vite, lui et d’autres ont constitué un comité de quartier, destiné à les protéger des pillages qui ont suivi l’entrée en ville des forces américaines. « À la prière, un médecin est venu raconter que les hôpitaux étaient pillés, certains malades sortis de leur lit. L’imam a dit qu’il ne fallait pas s’en prendre aux biens de tous », dit M. Abdallah. Le comité organise des rondes, à l’hôpital, à la mosquée, s’occupe de nettoyer les stigmates des combats, d’enlever les ordures, de réfléchir à la réhabilitation du cimetière. « Depuis 300-400 ans, nous sommes fiers de notre quartier, c’est ici que la mère du calife Haroun al-Rachid est enterrée ! », dit un autre habitant. Dans les venelles, les blindés américains ont tout écrasé sur leur passage, y compris la Coccinelle bleue d’un imam du quartier. Une vieille Chevrolet rouge est aplatie, une dizaine de voitures calcinées bloquent encore un petit carrefour. La famille de Hamid Mohamed Ahmed a vu le mur de sa maison défoncé, sa cour percée par le canon d’un char. « Un bruit énorme, on est sorti en hurlant », raconte l’aïeul. « Sorry, sorry », ont réagi les soldats en voyant la famille. Terrorisés, les Ahmed ont, eux, compris « souri, souri » (« syrien, syrien »). « Ils cherchaient des fedayin », ajoutent-ils. Interrogés sur d’éventuels futurs règlements de comptes entre Irakiens, ils répondent que « les baasistes, on les connaît. Les gentils sont encore là, les autres sont partis ». Déjà la vie reprend. Des hommes discutent sous des arbres, jouent aux dominos en sirotant du thé derrière les vitres éclatées d’un café. Les enfants, eux, avaient trouvé un jeu : explorer un blindé américain coincé dans une rue. Mais au grand regret de bon nombre d’habitants, les soldats sont venus l’enlever.
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