L’oreille collée au mur des cellules abandonnées ou les mains fouillant les dossiers dans des bureaux vides, les parents des disparus du régime de Saddam Hussein retournent le QG de la police secrète de fond en comble pour tenter de retrouver la trace de leurs proches. Mohammad Rida s’agenouille et plaque l’oreille au sol d’un bureau du bâtiment de la Sécurité générale, détruit par les bombes, où se précipitent des parents d’Irakiens disparus sous le régime déchu. Le vieil homme garde son oreille au sol pendant quelques minutes lourdes de silence, se relève, époussette son pantalon et court vers la pièce suivante pour répéter le même exercice. Ce Kurde est en quête de toute information sur ses trois frères, Majid, qui aurait dû avoir 61 ans maintenant, Wahid, 48 ans, et Mouzaffar, 43 ans. Majid a disparu il y a 23 ans lorsqu’il avait été emmené par les forces de sécurité à Souleimaniyah, dans le nord de l’Irak. Wahid et Mouzaffar, qui résidaient et travaillaient au Koweït, avaient été enlevés par les forces irakiennes de leur chambre d’hôtel lors d’une visite à Bagdad en 1991. À l’instar de bon nombre d’Irakiens, Rida s’est lancé à la recherche des siens dès qu’il a appris l’entrée des blindés américains dans le centre de Bagdad et l’effondrement spectaculaire du régime de Saddam Hussein. Les parents de dizaines de milliers d’Irakiens disparus au cours des dernières 24 années ont littéralement pris d’assaut bureaux de la police secrète, centres de détention, bâtiments des renseignements militaires et prisons. Hommes, femmes et enfants sont à la recherche de leurs parents dans ces endroits, dont plusieurs ont été réduits en décombres par les bombardements à la faveur de l’offensive lancée par la coalition américano-britannique le 20 mars. Ils soulèvent les décombres, scrutent les documents, se hasardent dans des étages qui menacent ruine, voire à l’intérieur de donjons complètement obscurs, pensant que leurs parents pourraient s’y trouver. « Auparavant, il était hors de question qu’on puisse même jeter un coup d’œil au bâtiment de la Sécurité générale en passant en voiture. Je n’ose pas croire que nous sommes à l’intérieur, en ce moment », s’exclame Rida. Ce complexe massif qui abritait la police secrète irakienne est décrit par les autorités militaires américaines comme le centre de commandement et de contrôle de tout le pays. Il est tristement célèbre pour avoir été le principal lieu où les gens étaient détenus sans jugement après avoir été accusés d’opposition au régime, parfois rien que pour avoir proféré des insultes à l’égard de responsables. « C’était un terrible régime policier et les gens se dénonçaient mutuellement. Les rares personnes qui n’y ont pas laissé la peau ont évoqué les tortures atroces, parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive », raconte Aqil Salman, lui aussi à la recherche de son frère Ali, disparu depuis 1979, l’année où Saddam Hussein est devenu président. Parmi les décombres, Salman et Rida tombent soudain sur une vieille photo de Saddam Hussein en compagnie de son demi-frère Barzan al-Tikriti, qui a été longtemps à la tête des services de renseignements. « Laisse-moi cracher sur lui ! Saddam est un criminel et son demi-frère était responsable de la torture et de la mort de milliers d’Irakiens enlevés arbitrairement », s’indigne Salman.
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