Du pays d’Aram Khatchadourian, de ces hauts plateaux battus par le vent, de cette terre où coule paisiblement l’Araxe et résonne le chant des pipeaux, du conservatoire Gomidas d’Erevan, arrive cette musique colorée, à la fois moderne et bruissante des reflets d’une civilisation millénaire, celle d’un jeune compositeur que le (grand) public libanais connaît encore très peu. Lumière donc sur Vatché Kalenderian – puisque c’est de lui qu’il s’agit – qui, en bon Arménien, a la musique dans le sang. Installé à Beyrouth seulement depuis 1995, après un très long séjour au pays de Sayat Nova, Kalenderian est de ceux qui savaient depuis longtemps sa vie placée sous le signe des notes et des partitions. Dès l’âge de 10 ans, sous la férule de Hrant Kevorkian, il découvre les délices des gammes au piano (quand pour d’autres c’est un calvaire). Et ce clavier si omniprésent dans toute demeure arménienne qui se respecte, l’art de jongler avec les harmonies jamais dissonantes et de s’adonner aux douces errances et abstractions de la composition. Aujourd’hui, il partage son temps entre chasser l’inspiration comme d’autres courent derrière d’insaisissables papillons, taquiner les muses accrochées aux clefs de sol, enseigner (à Saint Joseph School et Kaslick) et «mixer» digital au studio avec Ziad Rahbani, embarqué avec lui dans une nouvelle aventure «musicale». Du classique au moderne, du piano à la flûte, du violoncelle aux grandes chatoyances orchestrales, des prosodies conventionnelles aux rythmes les plus audacieux, Kalenderian affronte, avec une sérénité olympienne et une totale euphorie, tous les tours et détours d’un solfège jamais pris en faute. Un compositeur? Pour lui, «c’est un artiste créateur, tout simplement!» Comment traquer un air, une mélodie, une ritournelle, un refrain, une phrase? «Il n’y a pas de règle ni de loi pour jeter des notes sur le papier, dit-il. On peut avoir une idée au départ, parfois on s’astreint avec beaucoup de rigueur à une discipline de travail et à certains moments on n’a pas le temps de réaliser que la fulgurance est là… imparable!». Ce jeune homme qui aime la peinture de Carzou, Monet et Manet (ce côté impressionniste à peine perceptible dans sa discussion), qui confesse rêver de cinéma (dont il a composé des bandes-son pour un cartoon intitulé (Jeek and Jack) mais n’hésite pas à déclarer que Paradjanoff n’est guère dans ses préférences de salle obscure, pour qui lire pour lui serait plonger dans la poésie de Sevag et Charentz, a brusquement des propos plus lyriques quand il s’agit de musique. «Je m’éloigne de la réalité quand la musique est là. Pour moi c’est une seconde vie, un monde différent et plus rien ne compte!» Nourri de Debussy, Stravinsky, Bartok et Moussorgsky, Kalenderian a touché à plus d’un univers sonore et exploité plus d’un timbre . D’un quatre à cordes à des «musicaux» tels Katch Nazar (brave Nazar, un héros mythe en littérature populaire arménienne) ou Cinders (version nouvelle de Cendrillon), en passant par la symphonie d’une messe à trois voix, un impromptu ou une sonate pour piano, une sonate pour violoncelle, un trio pour clarinette, flûte et piano, une narration pour flûte et piano, des chansons en anglais et arménien (une cinquantaine!), des arrangements pour des airs folkloriques, tout cela Kalenderian lui donne un souffle neuf. À Beyrouth, Kalenderian s’est frayé son petit bonhomme de chemin dans l’univers musical libanais. Celui qui, de tous les instruments de musique, désigne en toute franchise sa préférence surtout pour les beautés d’une symphonie orchestrale, n’est guère tendre pour le statut de «compositeur» dans un pays comme le nôtre où l’État brille par son absence et où l’artiste est livré à lui-même. Ne pas rester à l’ombre, retrouver une «Association», se prévaloir de l’appartenance à une profession, voilà des souhaits qui devraient se concrétiser et surtout avoir des suites... En attendant, on aimerait découvrir, par le biais de nos interprètes ou de notre orchestre national, ce lyrisme Kalenderian mêlant la voix du frémissement des cèdres à celle de la piété de saint Grégoire l’Illuminateur.
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