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Actualités - Opinion

Tribune du disque Hugo Wolf (1860-1903) : la grandeur du détail

La discographie de Hugo Wolf n’est pas très abondante. Elle s’enrichit peu à peu, s’augmente d’un élément capital : l’orchestre. On sait que Wolf a été un compositeur de lieder après Schubert «Que puis-je faire qu’on m’ait laissé ?», se lamentait le jeune compositeur un jour, à l’époque de la naissance de son poème symphonique Penthesilea. «Richard Wagner ne m’a pas laissé d’espace, semblable à l’arbre puissant qui, par l’ombre de ses branches largement étendues, asphyxie les jeunes pousses !», ajoutait-il. La grande révélation c’est évidemment Penthesilea l’unique partition purement symphonique de quelque envergure que Wolf ait achevée. Les circonstances terribles de sa première exécution sont sans doute cause de ce que Wolf ait renoncé ensuite à la musique d’orchestre. Critique au Wiener Salonblatt, le jeune musicien de vingt-cinq ans, tout en défendant Liszt et Bruckner, attaquait le dieu du jour, Brahms, avec une incroyable férocité. Le chef d’orchestre Hans Richter, tout dévoué à Brahms, organisa une lecture d’orchestre de Penthesilea qu’il transforma en sabotage délibéré, et l’œuvre ne fut plus jamais rejouée du vivant du compositeur. Il fallut même attendre 1937 pour voir paraître une partition complète et fidèle à la volonté de l’auteur. L’œuvre de Kleist, drame terrible et sanglant de la soif d’absolu, ne pouvait que fasciner la personnalité fiévreuse de Wolf. Celui-ci en a tiré un grand poème symphonique de 25 minutes, divisé en trois parties très inégales, dont des rappels thématiques et même certains éléments de réexposition partielle assurent la cohésion. L’orchestre, de dimensions considérables, est manié avec une éclatante maîtrise, avec une âpreté, une violence dans la juxtaposition de timbres distincts, et même opposés, qui se différencie complètement de la technique romantique, pour annoncer audacieusement celle de Mahler, voire de Schönberg. Le langage musical, harmonique en particulier, avec ses tensions chromatiques et dissonantes déjà expressionnistes, est lui aussi très en avance sur son temps. Par-delà quelques rappels lisztiens, il se rapproche de Schönberg bien plus que de Richard Strauss, qui paraît moins novateur par comparaison . Ce disque est complété par la version pour petit orchestre (bois par deux, deux cors, cordes) que Wolf rédigea lui-même en 1892, de la fameuse Sérénade Italienne, qui en acquiert un tout autre visage, et davantage de charme. Interprétations dignes des œuvres Wolf a lui-même orchestré une vingtaine de ses lieder, et on nous propose tout d’abord huit d’entre eux, Evelyn Lear interprète le justement célèbre Kennst du das Land, chanson de Mignon, puis trois très beaux lieder d’inspiration religieuse d’après Mörike. Thomas Stewart chante le triptyque étonnant des Chants du harpiste, et termine par le grandiose Prométhée. Si les lieder précédents bénéficient de leur parure orchestrale, celui-ci l’exige impérieusement pour revêtir sa dimension véritable : c’est une scène dramatique d’envergure impressionnante, évoquant les grands monologues de Wotan dans le Ring. Et le concert se termine par Der Feurrereiter, grande ballade fantastique de Mörike que Wolf, à juste titre, a jugée digne d’une amplification pour chœurs et orchestre. Ainsi, ce magnifique programme ne laisse que bien peu de lacunes dans le domaine de la musique avec orchestre de Wolf : Christnacht et la musique de scène pour La Fête à Solhaug d’Ibsen demeurent les principales. Les interprétations sont dans l’ensemble dignes des œuvres. Evelyn Lear a prouvé plus d’une fois que des affinités toutes particulières liaient son grand talent à la musique de Wolf. Thomas Stewart nous convainc tout autant dans les Chants du harpiste. Quant à Prométhée, il exige des moyens vocaux exceptionnels. Otto Gerdes était le directeur de production de Karajan. Il prend la baguette ici et fait preuve d’une maîtrise étonnante, particulièrement dans Penthesilea, page orchestrale exceptionnellement difficile à construire . Il concilie la fougue et la lucidité, l’intensité expressive et la parfaite clarté, malgré la complexité de l’écriture polyphonique de Wolf. L’Orchestre symphonique de Vienne est égal à lui-même, c’est-à-dire excellent. Et n’oublions pas les valeureux Chœurs des jeunesses musicales de Vienne, grâce auxquels Der Feurreiter termine ce programme en beauté. Si Wolf demeure jusqu’à aujourd’hui peu enregistré ou interprété, c’est que son œuvre est surtout réduite à des lieder, et de ceux-là nous possédons de merveilleuses versions (Schwarzkopf, Dieskau...), mais aucun mélomane fervent de romantisme ne doit pas oublier Penthesilea. Cet enregistrement date du début des années 70. Je n’en connais pas d’autres depuis. Dommage !
La discographie de Hugo Wolf n’est pas très abondante. Elle s’enrichit peu à peu, s’augmente d’un élément capital : l’orchestre. On sait que Wolf a été un compositeur de lieder après Schubert «Que puis-je faire qu’on m’ait laissé ?», se lamentait le jeune compositeur un jour, à l’époque de la naissance de son poème symphonique Penthesilea. «Richard Wagner ne m’a pas laissé d’espace, semblable à l’arbre puissant qui, par l’ombre de ses branches largement étendues, asphyxie les jeunes pousses !», ajoutait-il. La grande révélation c’est évidemment Penthesilea l’unique partition purement symphonique de quelque envergure que Wolf ait achevée. Les circonstances terribles de sa première exécution sont sans doute cause de ce que Wolf ait renoncé ensuite à la musique d’orchestre. Critique au...