Pour pouvoir étudier objectivement les caractères essentiels de l’art phénicien en général et de la représentation de l’individu en particulier, il conviendrait peut-être de faire abstraction de toutes les manifestations artistiques des peuples qui ont entouré la Phénicie tout au long de son histoire. Ce n’est pas en fonction de la Mésopotamie, de l’Égypte ou de la Grèce ou en comparaison avec l’art de ces contrées qui avaient d’autres données sociologiques, religieuses et artistiques que celles de la Phénicie propre, qu’il faut étudier l’art phénicien. C’est en fonction de motivations et de sources profondes que nous devons rechercher en Phénicie même. Car chaque groupe d’individus diffère essentiellement de l’autre pour plusieurs raisons. Il y a premièrement ce qu’on appelle les phénomènes morphologiques. Les choses et les hommes se recensent et se dénombrent, et alors chaque groupe a un sentiment grégaire ; il a sa propre limitation volontaire par filiation ou adoption ; il a ses propres rapports entre sexes et ses propres problèmes en ce qui concerne les âges, la natalité et la moralité. Il y a deuxièmement les phénomènes statistiques qui relèvent de la physiologie, c’est-à-dire du fonctionnement de la société : monnaies, prix, mesures économiques. Il faut aussi mesurer économiquement l’attachement à la vie et l’intensité du sentiment religieux. Il ne faut pas oublier enfin que derrière tout fait social, il y a de l’histoire, de la tradition, du langage et des habitudes. Les Phéniciens étaient conscients de leur appartenance à une entité ethnique basée sur une histoire, une langue et des intérêts communs liés à la nature du sol. Ceci les a poussés à s’unit fortement dans les mêmes structures économiques et artistiques. Tous les habitants de la Phénicie sont devenus des marins et tous les artistes sont devenus ce qu’ils sont. Au troisième millénaire av. J-C, les Phéniciens n’avaient pas de motifs de crainte quant à une menace de l’extérieur et ils n’avaient pas non plus de relations très poussées avec les puissances environnantes. C’est pour cela que leurs créations artistiques suivent très peu des normes bien définies ; elles sont très fantaisistes, mais nous pouvons y déceler un effort sensible d’originalité et de naturel. Durant les deuxième et premier millénaires, beaucoup de facteurs entrent en jeu. Les changements profonds qui s’opèrent dans les pays voisins et les puissances qui se forment ne laissent pas insensibles les habitants de la Phénicie. Devant le déferlement des forces venues du Nord, de l’Est et du Sud, la Phénicie cherche sa survie sur la mer. La production artistique locale ne suffit plus aux besoins des commerçants. Nous avons l’impression que les artistes phéniciens se laissent porter vers la facilité en copiant les modèles artistiques et en faisant des œuvres d’art une chaîne artisanale voire même industrielle. Ils assimilent tant qu’ils peuvent les courants artistiques qui leur viennent de la Mésopotamie, du pays des Hittites et de l’Égypte pharaonique ; ils se laissent parfois tenter par les thèmes crétois ou égéens qu’ils destinent à l’arrière-pays. Nous pouvons cependant dire que les artistes phéniciens ont assimilé en grande partie les différents courants un peu trop symboliques qui leur ont servi dans leur art. Avant de nous risquer à émettre n’importe quelle conclusion, nous devrions nous demander si d’autres peuples seraient arrivés à faire ce que les Phéniciens ont fait s’ils s’étaient trouvés dans les mêmes situations. En posant le problème de ce point de vue et en l’étudiant de cette manière, nous pouvons arriver à différencier les objets d’art et à les classer. Il y en a parmi elles qui étaient destinées à l’exportation et d’autres à la consommation locale. Le consommateur étranger, celui des contrées lointaines non encore civilisées, n’avait pas de préférence pour tel ou tel type de statuettes, qu’on lui mît entre les mains une statuette égyptisante ou d’inspiration assyrienne, il n’était pas à même d’y déceler une différence quelconque, d’autant plus que la majorité des clients n’était pas encore arrivée au niveau de civilisation et de culture du bassin de la Méditerranée orientale. Les habitants de la Phénicie, eux, étaient moins crédules ; ils devaient exiger un minimum de ressemblance plus ou moins véridiques avec leur type lorsqu’ils demandaient des ex-voto à placer dans les temples ou la représentation d’un dieu purement phénicien.
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