Le rideau vient de tomber sur le Festival de Beiteddine. Un feu d’artifice exceptionnel a marqué la clôture : une standing ovation de 25 minutes en guise de bouquet final pour une Feyrouz étonnée de recevoir une pluie de roses, la voix couverte par les applaudissements et les youyous de 7 000 personnes en délire, surtout des moins de 25 ans, déchaînés, électrisés par une légende incarnée, ni diva ni star rock. Ce soir-là, la lune brillait au-dessus de Deir el-Qamar et ces milliers de voix entonnaient le cantique Nehna will qamar jirâne composé bien avant leur naissance. Nostalgie, certes pas. Ce soir, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était : au contraire, une jeunesse désorientée se réappropriait un mythe. Toute la nouveauté réside dans cette hyperdulie juvénile. Feyrouz et les Rahbani, dès la fin des années 50, avaient transposé sur scène et en musique l’amour du terroir. Ils avaient recréé dans leurs opérettes des tranches d’histoire et de vie paysanne qui, à leur façon, avaient atténué les méfaits psychologiques de l’exode rural. Les «nouveaux citadins» avaient mordu ; tout le pays s’était mis à vibrer à l’évocation des fermes et des collines, des champs et des vergers, des semailles et des moissons. Le temps d’un spectacle, ou celui d’une chanson, le village reprenait vie et les liens se renouaient avec les aïeux. À partir de 1975, la guerre n’aura fait qu’exacerber ces sentiments ; toutes les identités communautaires et claniques s’étaient mises à puiser à la même source pour se forger une authenticité. Sur toutes les ondes, Feyrouz triomphait. Sur les chemins de l’exil, dans les pays d’émigration récente ou ancienne, sa voix incarnait la patrie déchirée et perdue. En Europe, en Amérique ou dans le Golfe, les Libanais faisaient le même pèlerinage pour ressourcer leur nostalgie. Les enfants de la guerre ont 25 ans aujourd’hui. Les «Nuits Libanaises» du Baalbeck d’antan avaient enchanté leurs parents, mais n’évoquent rien par eux... Cela explique le demi-succès du «revival» d’il y a deux ans : la musique ne se visite pas comme une curiosité archéologique. L’inadéquation était patente... C’était compter sans Ziad, sans l’enthousiasme qu’il a su communiquer à toute une génération et sans son talent. Mais tout cela n’est pas qu’une affaire de rénovation, de lifting ou de réarrangements musicaux, somme toute nécessaires. Il y a eu de sa part l’intégration d’une dimension nouvelle : le fait urbain. Les Libanais sont dans leur majorité concentrés dans des agglomérations bétonnées ; ils vivent et naissent entre l’acier et le bitume. La jeunesse de ce pays, comme toutes les autres, a son langage, ses conventions, ses modèles. Le mérite de la chanteuse est grand, d’avoir fait confiance à son fils pour adopter non pas une nouvelle musique, mais avant tout une langue nouvelle. Des mots banals, presque triviaux, des maux quotidiens de citadins, des tourments actuels. Exit les marieuses, les fêtes de village et les bons sentiments, et bonjour les tracas. «Oublions le pays, que Dieu garde les enfants, comment vas-tu, toi, seulement toi?». La mélodie et même l’accent ont changé. Ras-Beyrouth plutôt que Ras el-Jabal. La voix de Feyrouz s’est modifiée aussi : rayonnante dans un registre plus grave, plus sensuel, plus féminin. Mais une voix intacte, qui chante et enchante. Et un regard un peu désabusé. Un ami l’a comparée à une figure de Modigliani, penchée de côté comme pour mieux convaincre les plus réfractaires. Mais qui résisterait à sa voix ? Ce dernier soir à Beiteddine, les flots d’enthousiastes ont fait céder les digues. L’estrade a été cernée par des fans à peine sortis de l’adolescence, avec leurs roses et leurs briquets. Ziad a réussi sa révolution urbaine : en s’incarnant dans la cité, la musique des Rahbani a reconquis la cité. Feyrouz, qu’ils ont redécouverte, a parfaitement communié avec eux. Des milliers de personnes n’ont pas défilé à Beiteddine devant une icône mais se sont rassemblées pour fêter la renaissance d’une étoile. Lorsqu’il y a plusieurs mois, on complotait amicalement avec la diva et le comité du festival pour la convaincre d’y venir, qui envisageait un tel succès? Ces dames méritent aussi un coup de chapeau. Grâce à elles et grâce au public qu’elles ont attiré et fidélisé, ce festival est rapidement monté en puissance. Il a accueilli la musique du monde, les jeunes talents, les grandes divas (trois cette année!) et les incontournables «ténors», avec professionnalisme et chaleur. Ici, la région vibre à l’unisson ; on suit de sa terrasse, on chante de son balcon. La convivialité qui règne à Beiteddine, le sens contagieux de l’amitié ont fait cohabiter les extrêmes. Même le président de la République a laissé ouvert le palais d’été pour que les nuits du Chouf continuent de scintiller.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le rideau vient de tomber sur le Festival de Beiteddine. Un feu d’artifice exceptionnel a marqué la clôture : une standing ovation de 25 minutes en guise de bouquet final pour une Feyrouz étonnée de recevoir une pluie de roses, la voix couverte par les applaudissements et les youyous de 7 000 personnes en délire, surtout des moins de 25 ans, déchaînés, électrisés par une légende incarnée, ni diva ni star rock. Ce soir-là, la lune brillait au-dessus de Deir el-Qamar et ces milliers de voix entonnaient le cantique Nehna will qamar jirâne composé bien avant leur naissance. Nostalgie, certes pas. Ce soir, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était : au contraire, une jeunesse désorientée se réappropriait un mythe. Toute la nouveauté réside dans cette hyperdulie juvénile. Feyrouz et les Rahbani, dès la fin des...