«Je suis frappé dans la partie la plus noble de mon être». Ce furent les mots du professeur Édouard Stephan quand il apprit qu’un mal irréversible ravageait son cerveau. Il l’a intercepté alors qu’à 88 ans, il conservait une créativité scientifique étonnante et une qualité d’écoute incomparable. Je le revois assis en face de moi, il y a à peine quelques mois, au vice-rectorat à la recherche de l’Université Saint-Joseph, au moment où il me remettait un article pour notre revue Travaux et jours, intitulé «Réflexions d’un vieux médecin». Toujours le même esprit alerte, la même pensée vive et combien riche de connaissances et de références intégrées, coulant de source, sans volonté d’effet ostentatoire. C’était l’homme de science qui venait raconter, simplement, les grandes découvertes réalisées dans le laboratoire de biologie moléculaire de notre Faculté de médecine. C’était aussi l’homme de cœur qui venait faire part de son inquiétude devant les dérives de la pratique médicale aujourd’hui face à des malades qui n’ont plus les moyens de se faire soigner. Édouard Stephan : un homme accompli, un savant reconnu, un clinicien incomparable, un grand humaniste surtout. Chacun de nous, ses proches, ses amis, ses collègues, peut raconter l’une ou l’autre de ses prouesses diagnostiques, évitant à l’un une chirurgie inutile, à l’autre une amputation jugée indispensable par certains et qu’il déboutait en repérant par la seule palpation, attentive et tenace, le caillot qu’il fallait tout simplement extraire pour que le sang se remettre à circuler. D’autres que mois parleront de son itinéraire médical brillant, de son enseignement théorique et clinique tant apprécié à la Faculté de médecine, de la pertinence de ses nombreuses découvertes et de ses publications dans les plus prestigieuses revues scientifiques internationales. Je voudrais davantage rendre hommage à l’homme de très grande culture qu’il fut, introduit par Godel sur les chemins de l’humanisme au cours de son séjour à Ismaïlia en Égypte, puis développant par ses très nombreuses lectures, dans tous les domaines du savoir, et sa réflexion personnelle, une vision du monde et de la vie qu’il aimait bien partager avec ses interlocuteurs et ses amis. J’ai eu la chance d’en être, durant des soirées, où sous le ciel étoilé de Deir-el-Qamar, nous devisions de philosophie, de civilisation hellénique, d’histoire de la médecine et de littérature. Il était toujours l’homme au contact chaleureux qui savait autant parler qu’écouter, autant donner que recevoir dans la simplicité de celui qui sait beaucoup et qui sait qu’il ne sait pas tout. Le verdict de la mort authentifie la séparation, et place l’être disparu dans l’éternité du souvenir. La conjugaison au passé creuse la douleur et appelle déjà la nostalgie de la présence d’un grand homme qui disparaît, que nous perdons pour le temps qui reste, d’un médecin comme on n’en fait plus. Il m’aurait certainement reproché de conclure ainsi sans entrevoir l’espoir qu’on en fasse encore beaucoup, à son image.
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