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Actualités - Opinion

Hommage Edouard Stéphan, une vie

Le professeur Édouard Stéphan, décédé mardi dernier des suites d’une longue maladie, a été l’un des plus grands cardiologues qu’ait connu le Liban. Jouissant d’une renommée internationale, le professeur Stéphan a couronné sa riche carrière médicale (à la Faculté française de médecine, à l’hôpital de Canal de Suez d’Ismaïlia, à l’Hôpital militaire de Beyrouth et à l’Hôpital gouvernemental de Baabda) par des travaux de recherche en génétique. Le parcours professionnel de ce grand cardiologue a été évoqué dans une allocution que le professeur Stéphan devait prononcer lui-même au cours d’une cérémonie qui devait avoir lieu récemment et à laquelle il n’a pu participer. Nous reproduisons ci-dessous de larges extraits de cette allocution : «Lorsqu’on revoit les circonstances infinies dont le concours fait une carrière : naissance de vocation, recherches, erreurs et tâtonnements, l’on retrouve un fil conducteur, une petite flamme éclairant un chemin. Je suis né en 1911 au Soudan où mon père, fonctionnaire dans l’armée anglaise, participait aux côtés de lord Kitchener à l’expédition d’Oum Dourman. Dans cette verte localité, je voyais l’arrivée du “Hakim” rassembler plus de monde que l’appel répété aux prières. Il guérissait alors par dizaines les maux d’yeux et les fièvres. On racontait sur son compte des prodiges : très loin, près des sources du Nil, il exterminait des mouches terribles dont la piqûre endormait des villages entiers. Puis le décor et les personnages changent. Me voilà dans ce que pouvait receler de misère et de faim un fier village libanais au cœur de la Première Guerre mondiale. Mon père s’était engagé, laissant à sa femme sept enfants à élever. À Deir el-Qamar, où la Grande Guerre nous avait surpris, j’ai grandi à l’ombre de deux écoles : celle des catholiques, plus généreusement bénie par l’évêque que financée, et dont il m’est resté quelques bribes de liturgie byzantine, et celle du pasteur presbytérien, qui nous apprenait à psalmodier des versets bibliques. Mais le grand souci des deux écoles était surtout de se neutraliser… Ayant terminé major aux concours d’externat et d’internat de la Faculté de médecine, le père chancelier Claudius Chanteur me conseilla d’aller passer un ou deux ans au Canal de Suez, où on lui demandait un assistant. C’est ainsi que je me suis retrouvé à Ismaïlia, où j’ai été initié à la chirurgie de guerre aux côtés de grands médecins français tel le Dr Roger Godel. J’y ai passé dix années (…). À mon retour à Beyrouth en 1945, j’étais chargé de cours à la Faculté pour les chaires de tuberlucose, d’hygiène, d’épidémiologie et de physiologie. Médecin-chef à l’Hôpital gouvernemental de Baabda, j’ai enseigné durant près de 25 ans la sémiologie clinique. Baabda fut rapidement connu comme centre d’enseignement et de recherche. Mes premiers collaborateurs étaient les Drs Abdel-Rahman Baba, René Boustani, Moustapha Haffar. La guerre mit fin à toute activité hors de Beyrouth et vit se fermer les portes de l’hôpital, à mon grand regret. Mais à partir de 1975, je m’étais lancé dans une nouvelle activité : la génétique qui était alors nouvellement enseignée. Le Liban, comme tous les pays d’Orient, offre des possibilités de recherche illimitées dans ce domaine à cause de la consanguinité et de la formation d’îlots de population indépendants dans plusieurs régions. Grâce à un système de cartes où je notais des observations de malades, j’ai mis la main sur des foyers inconnus de maladies cardiaques spécifiques tels les blocs, qui, dans leur forme grave, peuvent être mortels. J’ai consacré plus d’une année au début de la guerre à suivre les cas de père en fils pour établir les filiations, et partant le mode de transmission. Mais il fallait aller sur place, donner tout son temps aux sujets atteints, retrouver des alliances nouvelles matrimoniales et pousser jusqu’aux nouveau-nés. C’est ainsi qu’en pleine guerre civile, j’ai passé plus d’une cinquantaine de week-ends au Sud, traquant foyer par foyer et recueillant les informations. La plus intéressante était une famille dont le géniteur était mort subitement d’un arrêt cardiaque en priant dans les lieux saints de l’islam. Il avait épousé quatre femmes qui, en cinq générations, engendrèrent plus de 180 individus. Ils étaient, dans une proportion de 50 %, atteints de blocs intracardiaques. Les faits observés permettaient de conclure à une transmission dominante de pénétrance réduite. Cette famille a passé dans la littérature mondiale par son originalité (Archives des maladies du cœur, American Heart Journal, American Journal of Medical Genetics, etc.). Deux autres familles ont été dépistées : engendrées toutes les deux par des prêtres féconds, elles comptaient une quarantaine de descendants chacune. Mais cela ne suffisait pas : ces éléments cliniques, pour intéressants et nouveaux qu’ils fussent, demandaient une étude serrée génotypique. C’est là que mes collègues de la Faculté de Montpellier, le doyen Demagne, mes amis Jacques Lefranc et Patrice Bouvagnet interviennent, comme tombés du ciel. Le laboratoire du père Loiselet, à la faculté de médecine de l’USJ, leur fut ouvert. Des données nouvelles furent trouvées, dont le locus où se loge le gène et la protéine correspondante. Les travaux se poursuivent dans l’espoir d’isoler le gène malade. Tout récemment, nous avons traqué une famille de 48 individus où la lésion prédominante était principalement un défaut de fermeture de la cloison entre les deux oreillettes, laissant fuir à loisir le sang d’une cavité à l’autre. L’ADN de tous ces sujets est à l’étude à Evry, au laboratoire du Généthon de Weissenbach. Les recherches – retardées par la maladie du père Loiselet et la mienne – se poursuivent avec l’équipe adéquate dirigée par le plus dévoué des médecins, le cher Dr Mégarbané. Dans les annales médicales, cette maladie nouvelle est aujourd’hui connue comme “Le syndrome Mégarbané-Stéphan”». Un maître à penser Avec la mort du professeur Édouard Stephan, disparaît l’une des plus prestigieuses figures de la médecine libanaise. Une des pages de notre histoire médicale vient d’être tournée avec tout ce qu’elle revêt de richesse scientifique et de valeurs humaines. Le professeur Édouard Stephan était un grand médecin. Tous ceux qui l’ont connu en tant qu’étudiants, internes et résidents ont pu apprécier son sens clinique, la dextérité de ses gestes et cette façon rare de porter des diagnostics que lui seul avait la puissance d’entrevoir. Il fut aussi un maître à penser pour tous les jeunes qui gravitaient autour de lui. Il leur enseignait comment examiner un malade, chercher les détails indispensables à un diagnostic, la conduite à tenir et le traitement adéquat. Ses efforts à l’hôpital gouvernemental de Baabda ainsi que ses démarches pour fonder le Laboratoire central de Santé publique ne peuvent être oubliés. Pour nous, jeunes médecins, il fut ce que nous rêvions de devenir, peut-être, un jour.
Le professeur Édouard Stéphan, décédé mardi dernier des suites d’une longue maladie, a été l’un des plus grands cardiologues qu’ait connu le Liban. Jouissant d’une renommée internationale, le professeur Stéphan a couronné sa riche carrière médicale (à la Faculté française de médecine, à l’hôpital de Canal de Suez d’Ismaïlia, à l’Hôpital militaire de Beyrouth et à l’Hôpital gouvernemental de Baabda) par des travaux de recherche en génétique. Le parcours professionnel de ce grand cardiologue a été évoqué dans une allocution que le professeur Stéphan devait prononcer lui-même au cours d’une cérémonie qui devait avoir lieu récemment et à laquelle il n’a pu participer. Nous reproduisons ci-dessous de larges extraits de cette allocution : «Lorsqu’on revoit les circonstances infinies...