Les gens ont oublié son vrai nom, Élias Ayoub, depuis qu’un amoureux de la nature lui a si justement trouvé ce surnom, Élias al-Tabié’, le naturel, mais ils se souviennent de son visage, retenu dans la mémoire du cœur. n regardant Élias, si naturellement vrai, en le touchant du regard, l’hôte invité sur ses terres et sur sa personne pénètre et voyage très vite dans les entrailles de la nature. Son visage creusé de rides ressemble à ce chemin maladroit, improvisé par le temps, qui mène jusqu’à ses plantations à Kfar Mechq. Ses yeux ont l’éclat du soleil lorsqu’ils dialoguent ensemble et se comprennent, durant les longues heures de travail, la couleur verte de ses menthe, thym, basilic et roquette longuement caressés – des yeux. Ses mains et ses pieds, souvent nus, n’est pas naturel qui veut, ont pris la teinte et la texture de la terre, rude et tendre à la fois. Douceur d’un paysage dans lequel Élias s’est planté naturellement, devenant ainsi un arbre parmi les arbres, une laitue parmi ses consœurs, un magnifique tournesol qui se met lentement à parler. Une nature bavarde «Je n’ai pas encore d’âge ou alors j’ai 5 000 ans!», dit-il en riant. Élias a officiellement 54 ans et pourtant, il est vrai que ce Don Quichotte des champs n’a pas d’âge ou alors il en a plusieurs, «je me sens tellement plus vieux que les autres». Sa longue barbe blanche, «la barbe de saint Élie !», herbe folle complice d’un terrain qui l’accueille avec la nonchalance du temps qui passe, croît sous la caresse de ses doigts perdus là, distraits par leurs propres mots. Son t-shirt blanc et son jean trop large maculés de boue magique sentent la bonne terre. Tenue de travail assortie d’un chapeau de paille intemporel et de bottes de sept lieues qui le font voler et suivre ces papillons, beaux intrus, visiteurs d’un jour — toujours — dans «sa» nature. Élias possède une nature rare, car elle est vraie. Pas de mots superflus, de sentiments tronqués, pas de non-dits, de mal dits, agressant la sérénité de son âme, et pas d’engrais chimiques agressant ses légumes, les enfants de sa grande-famille tous les jours multipliés par ses-gros-doigts de fée qui se réveillent avec lui à l’aube de chaque nouvelle journée. «Je ne laisse jamais le soleil me devancer,» précise-t-il fièrement. Après un petit-déjeuner personnalisé, des betteraves au menu de ce matin, les doigts se mettent à l’œuvre, fouillant la terre-mère, la chatouillant pour la faire sourire, la caressant pour la calmer, dialogue quotidien, avant de la séparer d’une production fraîche qu’Élias vient vendre à la ville, deux fois par semaine, avec, pour tout étalage, une petite camionnette blanche essoufflée mais heureuse. «J’aime voir la personne qui va acheter mes produits. Les donner directement, personnellement. Parler». Élias est en effet un maître en communication, lorsqu’il s’agit d’expliquer la terre, ses choix, ce combat qu’il mène depuis onze ans déjà pour des légumes cultivés sans produits chimiques, après avoir été lui-même intoxiqué, hospitalisé et enfin guéri. «Mes connaissances me sont venues de mes propres sentiments et de l’observation de la nature. Regardez autour de vous, il n’y a pas de maladie dans toute cette nature, dit-il en effleurant l’air pur de ses doigts très présents. Elle a développé sa propre immunité». Guerre de mots Et Élias al-Tabié’ a développé la sienne, une «immunité physique», d’abord, en menant une vie simple, avec une alimentation saine, entièrement fabriquée par le couple Ayoub, en même temps qu’une «immunité morale» nécessaire pour surmonter les guerres familiales, guerres d’idéologie et de mots – «J’ai dit à mon père que j’étais plus âgé que lui. Je l’ai moi-même marié en secondes noces. Je ne sais pas s’il m’a vraiment compris!» – et mieux affronter les guerres froides menées par des villageois intrigués par ce personnage hors du commun car insaisissable. «On m’a accusé de tous les noms, on m’a collé les appartenances politiques les plus insensées, on m’a même tiré dessus !». Élias, imperturbable, sourit de ces malentendus et préfère parler de Kamal Joumblatt, «un grand homme, un précurseur qui a appris bien avant le temps et après ses nombreux voyages en Inde l’art de bien vivre, celui de la sérénité», de la terre, «ma terre-mère» qui lui procure toutes ses joies et lui offre toutes ses émotions. Après un déjeuner 100 % nature, labné, thym, oignons, bouquet de légumes divers, assaisonnés d’un sirop de raisin et de beaux sourires, Élias al-Tabié’ s’excuse, remet son grand chapeau de paille sur la tête, ses bottes de mille lieues et s’en va, drôle d’épouvantail tendre aux bras grands ouverts, prêts à recevoir des amis venus se reposer tout contre son âme.
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