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Actualités - OPINION

Tribune - Le monde arabe face au défi de la modernité Le Liban, curseur diplomatique régional

Dans une série de deux articles rédigés pour L’Orient-Le Jour, René Naba, journaliste et écrivain installé en France, tire les leçons du retrait israélien du Liban-Sud avant de souligner la nécessité, pour le monde arabe, de remédier à son déclin actuel pour faire face aux graves défis du passage à la modernité. Porteur d’une forte charge symbolique, le dégagement israélien du Liban-Sud illustre dans le concert arabe le parcours singulier d’un pays, le Liban, qui a recouvré l’intégralité de son territoire national, sans l’obligation de normaliser ses relations avec l’État hébreu, sans aller à Camp David, ni à Wye Plantation, encore moins à Canossa. Opéré sans négociations, sans concessions, sans conditions et sans certifications, le reflux militaire israélien de la région frontalière propulse de fait le Liban à la fonction de curseur diplomatique régional, et, dans l’histoire du conflit israélo-arabe, le standard libanais au rang de valeur d’exemple. Belle revanche sur le sort pour un pays qui a servi de champ clos aux rivalités régionales pendant un quart de siècle, qui réussit le tour de force d’être le seul pays du champ de bataille à se dispenser et d’un traité de paix avec Israël et de la non moins rituelle cérémonie de signature du 13 septembre à Washington. Par rapport à la précédente séquence, le traité de paix israélo-libanais, signé le 17 mai 1983 mais jamais promulgué sous l’effet de l’opposition d’une large fraction de la population, la configuration paraît flatteusement avantageuse pour le Liban. Saluons donc comme il sied pareil exploit et rendons grâce à ses auteurs, sans restrictions ni exclusion. Sauf à courir le risque d’un discrédit, plus aucun interlocuteur arabe ne pourra désormais s’engager dans une éventuelle normalisation avec Israël sans l’assurance de faire jeu égal avec le Liban, c’est-à-dire de faire jeu égal avec le plus petit et le plus sinistré des pays arabes. Plus aucun interlocuteur arabe ne pourra, dans son approche, mésestimer au sein de son opinion la capacité d’attraction du tandem syro-iranien dans son rôle de contrepoint face à la tenaille israélo-turque et l’étau dans lequel elle enserre l’ensemble du Moyen-Orient. Sauf à exposer leurs alliés arabes à de sérieuses déconvenues, l’Amérique et son poulain israélien ne sauraient non plus se hasarder à une relance du processus de paix sans prendre en considération cette nouvelle donnée régionale, sans intégrer cette nouvelle dimension psychologique du conflit, dont l’impact dans la mémoire collective arabe revêt une importance aussi grande, sinon plus, que la destruction de la ligne Bar-Lev, lors du franchissement du canal de Suez, lors de la guerre d’Octobre 1973. Sauf à s’exposer à de nouveaux déboires, la France, candidate à un nouveau rôle régional, se devrait préalablement de purger les non-dits de ses relations avec le Liban et la Syrie, à savoir que le lourd tribut à la guerre payé à Beyrouth dans la décennie 80 représente d’une certaine façon le prix de sa «cobelligérance» lucrative auprès de l’Irak dans sa guerre contre l’Iran, de ne pas perdre de vue le fait d’être l’unique pays occidental à donner droit de cité à une radio antigouvernementale libanaise, fruit d’un «copinage» antérieur entre les Exécutifs des deux pays, d’admettre que la lapidation de Bir Zeit, en février 2000, constitue une réplique spontanée à une formule lapidaire de son auteur, d’admettre surtout une réciprocité de traitement et, s’il lui paraît ainsi légitime dans cette phase volatile d’intimer aux divers protagonistes arabes de s’abstenir de tout provocation, de s’appliquer à elle-même sa propre recommandation en veillant par exemple à ne pas nommer comme ambassadeur en Israël le propre neveu du général français qui donna l’assaut à Damas à l’époque du mandat français dans les années 20, nomination faite contre l’avis conjugué de Matignon et du Quai d’Orsay et qui pourrait expliquer le dérapage de Bir Zeit. La liste des récriminations n’est pas limitative. Elle est à la mesure des réminiscences historiques. Tel est le paradoxe de la libération du Liban-Sud. S’il a dégagé l’horizon du Liban à sa frontière méridionale et propulsé ce pays au pinacle de la popularité, rompant sa marginalité politique, il a par contrecoup bloqué le processus de paix régional au niveau du standard libanais, faisant planer le risque d’une impasse durable, sauf à amplifier le mouvement vers un règlement généralisé qui solderait les vieux contentieux historiques en vue de privilégier, à terme, l’objectif d’une coopération régionale intégrée. Telle devrait être la voie de l’avenir, tel pourrait ne pas être le cas, tant la clairvoyance politique s’obscurcit parfois de considérations électoralistes dans les pays occidentaux. Toutefois, pour glorieux que soit cet épilogue, il ne doit pas pour autant masquer les carences du Liban et la vulnérabilité stratégique du monde arabe. a) Sur le plan interne Par son puissant effet galvanisateur, la libération du Liban-Sud devrait inciter les Libanais à méditer sur les avantages de la solidarité, les avatars des soldats perdus de l’Armée du Liban-Sud (ALS) à réfléchir sur les inconvénients de la division, le sort pathétiquement tragique de ceux qui se sont fourvoyés au titre de supplétifs d’une armée d’occupation étrangère les inciter à aller de l’avant sur la voie de la restauration de la cohésion nationale, à se conformer à leur rôle pionnier et à se placer résolument à l’avant-garde du combat pour la modernité du monde arabe. En désignant à la vindicte publique ses partenaires, notamment lors des massacres des camps palestiniens de Sabra-Chatila, en septembre 1982, en abandonnant à leur sort ses supplétifs lors de son retrait de la région frontalière, en juin 2000 – deux comportements en infraction à la déontologie du commandement –, Israël a définitivement dissuadé toute velléité de collaboration locale et fermé la parenthèse de la coopération stratégique qu’il nourrissait pour le Liban à travers l’une des composantes de sa population. Dans la foulée du retrait israélien, la nouvelle législature issue des élections de l’été 2000 devrait se fixer pour objectif d’assurer la mutation du Liban vers le XXIe siècle au terme d’un déraillement sanglant d’un quart de siècle, le remettre littéralement sur ses rails, le mettre en mesure de faire face aux défis qui se posent à ce pays glorieux mais convalescent. Foin de fanfaronnade, loin de l’euphorie légitime mais nécessairement passagère, le constat est patent : l’un des plus redoutables défis qui se posent au Liban est la modernisation de sa vie politique et de ses structures économiques, ainsi que son positionnement régional. Sauf à retomber dans les errements du passé, tout candidat au pouvoir au lendemain des élections législatives libanaises se devra de se convaincre de cette vérité d’évidence, se convaincre de la nécessité d’intégrer les nouvelles réalités du monde moderne, d’éviter surtout les erreurs du premier mandat de l’après-guerre qui ont durablement entravé la relance du pays. Car le plus grand danger qui guette le Liban, et au-delà le monde arabe au XXIe siècle, est en effet non la modernité, mais l’artifice de la modernité, l’amalgame non entre modernité et tradition, mais entre modernité et archaïsme et, sous couvert de synthèse, mettre la modernité au service de l’archaïsme, mettre une technologie du XXIe siècle au service d’une idéologie passéiste. S’il procure un bénéfice passager pour un pouvoir, cet amalgame porte en germe le risque d’une plus grande régression à terme. Le coup d’arrêt à la marginalisation croissante du Liban et de l’ensemble arabe des affaires du monde passe donc par son accession à la modernité politique. Ceci implique pour le pouvoir politique une nécessaire mais néanmoins salutaire remise en cause de la «culture du gouvernement». (Le président Émile Lahoud, en instaurant la transparence, a amorcé le mouvement, mais il importe de prendre garde de ne pas retomber dans les habitudes si nocives du passé). Elle implique pour tout postulant au pouvoir d’opérer d’abord pour lui-même et ensuite pour le pays une révolution dans sa culture politique, au sens où le professeur Jacques Berque entend le terme culture, c’est-à-dire «l’action d’une société quand elle se cherche un sens et une expression». Elle présuppose, pour l’intellectuel, non de servir de faire- valoir au gouvernement, mais de réinvestir le champ du débat politique par sa contribution à la production de valeurs et au développement du sens de la responsabilité et de l’esprit critique, pour le citoyen la conquête de nouveaux espaces de liberté, pour les hommes publics la soumission de leurs actes de gouvernement, sinon au contrôle populaire, du moins à l’analyse critique, considérée comme élément du débat démocratique. Pour le Liban, cela implique de développer non la spéculation foncière ou les grands projets immobiliers à l’effet d’obérer le trésor public et de compromettre le redécollage économique du pays, mais les activités d’avenir. (L’ancien gouvernement libanais avait laissé une ardoise de huit milliards de dollars d’immobilisation financière représentant la contre-valeur d’un parc immobilier de cent cinquante mille appartements de luxe inoccupés dans l’agglomération de Beyrouth alors qu’une crise de logement aiguë pesait sur la population libanaise en voie de paupérisation). Développer les activités d’avenir passe par le développement d’une industrie de l’intelligence, ce qui suppose notamment une réforme du système éducatif au Liban, l’informatisation rapide de l’administration, la création d’un pôle de haute technologie couplé d’une zone franche des médias afin que le Liban, comme par le passé, se place à l’avant-garde du combat de la modernité dans le monde arabe, ce qui suppose accessoirement une mise à niveau de la presse libanaise afin qu’elle soit partie prenante au débat, qu’elle joue un rôle prospectif et soit en mesure de faire pièce à la concurrence. B) La nécessaire introspection Avant de se lancer une nouvelle fois dans la frénésie de la reconstruction, un temps d’arrêt s’impose toutefois pour une courte introspection. La décence commande certes de ne pas accabler un peuple recru d’épreuves. Mais il serait indécent et malsain devant ce désastre absolu que constitue la destruction de son pays de ne pas opérer un retour sur soi, pour y tirer les enseignements de la guerre du Liban, et, au-delà, de la guerre des Libanais. Cet exercice douloureux mais salutaire, les Libanais sont appelés à le faire individuellement et collectivement. Juste une autocritique d’autant plus impérieuse qu’elle sera la première du genre après un quart de siècle de violence. Car avant de se lancer à la reconquête de leur pays et de sa reconstruction, il conviendrait que les Libanais entreprennent la reconquête d’eux-mêmes. Tant d’épreuves et de sacrifices n’auront pas été vains s’ils débouchent sur une nouvelle réflexion touchant tout à la fois à l’organisation de la vie de la cité et de la communauté nationale. La tâche n’est pas aisée. Elle n’est pas illusoire non plus. C’est en effet en termes de durée qu’il faut envisager la cicatrisation des béances opérées par une guerre et, par son ampleur, elle constitue la première guerre civile urbaine de l’époque contemporaine. L’Espagne a mis 40 ans pour gommer les stigmates de sa guerre civile. Que serait-ce alors pour le Liban transformé pendant deux décennies en un polygone de tir par les grandes puissances et leurs sous-traitants régionaux. Ce n’est pas faire preuve de défaitisme mais de réalisme que d’avancer que c’est en terme de durée qu’il faut envisager la reconstitution du tissu humain et social, le réapprentissage de la convivialité. En un mot la formation de la conscience nationale, préalable indispensable à l’édification d’un état moderne et pluraliste. Dans cette rétrospection, les Libanais devraient toutefois garder présentes à l’esprit quelques vérités premières à savoir que l’histoire d’un pays est le fruit de sa géographie et de son environnement, que l’intérêt particulier peut être compatible avec l’intérêt général et ne doit nullement se confondre avec l’égoïsme le plus forcené, que dans toute société pluraliste, il ne saurait y avoir ni exclusivité ni exclusion, mais conciliation et compromis, que la violence ne constitue pas une panacée universelle. Utile lorsque nécessaire, elle devient ruineuse utilisée à mauvais escient, qu’enfin l’honnêteté, le courage et la clairvoyance sont des vertus cardinales en politique, en tout cas plus méritoire que la vanité, la vénalité et la veulerie. Devant l’importance des enjeux, il serait bon de méditer aussi les recommandations posthumes de Jacques Berque formulées à l’École de guerre de Paris, le 14 mars 1991, après la défaite de l’Irak, à l’adresse de tout dirigeant actuel ou potentiel, réel ou virtuel : 1° - Ne pas jouer la division devant les difficultés, face aux revendications. 2° - Ne pas jouer la pauvreté des gens et leur écrasement. 3° - Ne pas refouler indéfiniment les aspirations à l’indépendance et à l’identité. 4° - Ne pas jouer les droits de l’homme contre les droits des peuples et inversement. 5° - Ne pas mépriser l’adversaire. Ne pas se le faire mépriser lui-même ce qui serait impardonnable.

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