Au fond d’un jardin en plein Beyrouth, semé de plantes et de sculptures, Mona Saudi, foulard sur la tête, donne de petits coups de burin dans un bloc de pierre tout en buvant son café. Il est dix du matin, et la musique classique, qui baigne l’atelier en plein air, nimbe la scène d’une sorte d’intemporalité. Hors du temps et des modes, les sculptures de Mona Saudi dégagent d’ailleurs un sentiment de calme cosmique mêlé à une impression de plénitude terrienne. Pas de représentation naturaliste, mais des masses compactes aux angles arrondis, des formes cubiques ou ovoïdes, qui présentent souvent en leur centre un cercle creusé comme une lucarne vers un ailleurs.…Une dualité entre la force de la terre et l’élévation méditative, qui signe la facture des œuvres de cette artiste jordanienne installée à Beyrouth depuis plus de trois décennies. Son choix absolu de l’abstraction n’est pas étranger à ses racines orientales. «L’art abstrait, découvert en Occident au vingtième siècle, existait déjà dans les représentations sculpturales des civilisations orientales (phéniciennes, sumériennes et égyptiennes antiques). Alors que les Occidentaux se contentaient de copier la nature, les figures orientales ne se bornaient pas à la représentation de l’être humain et de la nature». La «vocation» de Mona Saudi trouve son origine dans son enfance, passée dans un site historique à Amman. «Nous habitions près d’un ancien amphithéâtre romain. Et avec mes amis nous jouions entre les ruines. Il m’arrivait alors, très souvent, de délaisser les jeux du groupe pour contempler et essayer de reconstituer mentalement les têtes, les bustes et les statues aux membres épars entre les gravats». «Depuis je n’ai cessé d’être attirée vers les arts, je dessinais et surtout je sentais intérieurement qu’il me faudrait “créer” pour donner un sens à ma vie». Quand elle décide de partir pour Paris suivre les cours des beaux-arts, elle n’a pas encore terminé son cursus scolaire et se heurte à l’interdiction paternelle. «Mon père était un homme conservateur, qui avait une charge religieuse importante. Et dans les années soixante, dans nos sociétés orientales, ce n’était pas évident qu’une fille aille vivre à l’étranger». Mais Mona Saudi est opiniâtre. «C’était mon rêve et je tenais à le réaliser». Elle s’enfuit, dans un premier temps, vers Beyrouth, où elle rejoint son frère aîné qui y travaillait. «Il avait les idées plus larges que celles de mon père. Il a tenu à ce que je passe mon bac avant de me laisser m’envoler pour Paris». Durant cette année scolaire au Liban, Mona Saudi fera la connaissance du bouillonnant microcosme artistique de l’époque. «Ounsi el-Hage, Adonis, Michel Basbous qui m’a fait découvrir la sculpture moderne, et Paul Guiragossian, qui a cautionné, en 1963, ma première exposition – de dessins – au café de la presse à Hamra». Aux beaux-arts, à Paris, elle préfère la sculpture au dessin. Et réalise à la fin de ses études, en 1965, sa première Terre nourricière en granit. Elle en sculptera plusieurs, tout au long des années. Toujours la même et à chaque fois renouvelée : en granit, en marbre blanc, noir, vert, en bronze… Mais, il y aura aussi d’autres thèmes leitmotivs comme le «cercle du temps», la «porte du temps», les «hommes troncs» et les femmes dans tous leurs états… À la fin des années soixante, après un bref retour en Jordanie durant lequel elle travaillera avec les enfants des campements – expérience dont elle sortira un livre intéressant intitulé Temps de guerre ; témoignages d’enfants – elle s’installe à Beyrouth, «pour moi le cœur du monde arabe». Dans sa maison-atelier de la rue d’Amérique (impasse 38, Clemenceau), elle continue inlassablement de taper dans la pierre pour lui insuffler vie. Des vies qui s’éparpillent autour d’elle et qu’elle ne quitte que pour s’atteler à une sculpture monumentale. À l’instar de celle qui trône dans l’enceinte de l’Université des sciences et des technologies de Jordanie, ou de la très belle œuvre en marbre blanc, qui orne le parvis de l’Institut du monde arabe à Paris. La terre nourricière est la grande inspiratrice de Mona Saudi, qui trouve sa «plénitude dans la transformation de la pierre en sculpture». L’œuvre d’art, «qu’elle soit musique, littérature, peinture ou sculpture» est, à ses yeux, un vecteur de contemplation. C’est pourquoi l’abstraction reste son langage sculptural préféré. «Chaque artiste a un vocabulaire propre, des “expressions” qui reviennent en permanence dans son travail. Pour moi, la sculpture est un dialogue avec la pierre, et les formes géométriques et abstraites en sont les mots». Chaque coup de burin, chaque tracé de marteau pneumatique est un acte de vie pour Mona Saudi qui a consacré la sienne à la sculpture.
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