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Actualités - Opinion

Tribune du disque Verdi : Requiem, oeuvre théâtrale ou ouvrage sacré ?

La querelle que soulève la nature exacte du Requiem de Verdi est sans fin. Pourquoi dissocier ces deux aspects ? Les Mystères du Moyen Âge, pour ne rien dire de la tragédie grecque, n’en étaient-ils pas déjà une synthèse ? La réussite de ce Requiem et sa popularité viennent peut-être d’un caractère semblable, qui allie une inspiration et une expérience spirituelle personnelles à un mode d’expression populaire et un peu criard. L’enregistrement de Herbert von Karajan au Festival de Salzbourg en 1958 nous incite à le replacer dans cette perspective. Pour l’interprète, qu’il soit chef d’orchestre, chanteur ou formation chorale, ce Requiem est un pôle d’attraction fascinant et un écueil mortel ; sa discographie en porte le signe : une vingtaine d’enregistrements ont été réalisés (Karajan 3 fois) et réunissent pour la plupart le concours de personnalités de tout premier plan. Deux versions peuvent être écartées tout de suite. Celles de Fricsay et de Reiner. Dans la première, aucun des chanteurs ne possède le type de voix qu’il faut. Dans la deuxième, le chef ne parvient pas à imprimer un rythme et un dynamisme convaincants. Ce pas franchi, le plus ancien est dirigé par Tullio Serafin, qui a l’avantage d’avoir les voix de Gigli et de Pinza. Vittorio de Sabata fut l’une des grandes figures de la musique avant et après-guerre. La gravure qu’il signa fait preuve d’une grandeur et d’une puissance impressionnantes, secondé par quatre chanteurs célèbres entre tous : Schwarzkopf, Siepi, di Stefano et Dominguez. Également en mono, la version de Toscanini est l’un des piliers de la discographie. La prise de son en direct est parfois confuse, mais elle accentue encore le côté monumental et dramatique de l’interprétation du grand maître italien. Siepi et di Stefano sont au meilleur d’eux-mêmes. Fédora Barbieri n’a jamais été égalée, et Herva Nelli possède les moyens exacts de sa patrie. C’est aussi le direct qui restitue le caractère inspiré de la version de Igor Markevitch, dans l’enthousiasme et l’émotion du chef retrouvant, le temps d’un concert, son pays d’origine. La version de Giulini est la plus remarquable : sens du tempo, accentuation ferme et sans pesanteur, fidélité aux nuances écrites sont au service d’un style parfaitement maîtrisé et assimilé. Schwarzkopf y est encore plus cérébrale qu’avec de Sabata, Ludwig paraît, pour la première fois, plus pathétique, moins serein et limpide que plus tard avec Karajan. Ghiaurov a fait en partie son nom avec ce Requiem Seul Gedda déçoit un peu, car il n’a pas vraiment le genre de voix nécessaire içi. L’orchestre et le chœur Philarmonia à son apogée ajoutent encore à la réussite de l’ensemble. Aussi est-il impossible à Barbirolli, malgré Caballé et Cossoto, et à Bernstein, malgré sa forte personnalité, de se hisser sur les mêmes sommets. Seul Solti pourrait y prétendre, en partie grâce à une prise de son envoûtante. Mais on regrette une certaine sécheresse, et aucun des solistes, même Pavarotti, ne semble au meilleur de sa forme. On attendait énormément de la version de Claudio Abbado avec les chœurs et l’orchestre de la Scala de Milan. Déception ! Comment se situe donc cette version live de Karajan à Salzbourg en 1958 ? Le quatuor vocal est remarquable. Léonie Rysanek chante admirablement ; son interprétation est habitée. Son timbre est idéal et elle a la vraie voix pour cette partie. Les trilles sont ciselés avec une finesse et une précision rares. Le dernier si bémol de l’andante du Libera me et le dernier la bémol de l’offertoire sont d’une beauté absolue. Christa Ludwig chante aussi à la perfection : on retrouve sa musicalité, son intelligence et le contrôle subtil de son émission de voix. Le rayonnement de son interprétation touche au sublime, et en particulier dans Et lux perpetua. Où trouver ailleurs pareil dynamisme et pareil feu ? Giuseppe Zampieri n’a pas évidemment le timbre de Gigli ou de di Stefano mais il fait de très harmonieux diminuendos dans l’Ingemisco. Il attaque l’Hostias et Preces tibi en fausset comme tout le monde ( sauf pour Gigli et le premier di Stefano), mais avec une qualité de son et un phrasé exceptionnels. Par l’onctuosité naturelle de son timbre, qui lui permet d’éviter toute rudesse et toute dureté, Siepi est le seul avec Ghiaurov à vouloir rivaliser avec Pinza. La beauté du timbre et du phrasé prend toute sa valeur dans le Lacrymosa, et la facilité de l’aigu est particulièrement bien venue sur le mi naturel du Confutatis, où l’absence d’effort confère pour une fois à cette note sa valeur d’imploration. Le Wiener Singverein et le Wiener Philarmoniker sont la pierre angulaire parfaite de tout l’édifice. Néammoins, quels que soient les mérites de chacun, l’âme de la présente réussite reste avant tout Karajan lui-même. Nous retrouvons ici ce qui caractérise son art, c’est-à-dire un sens exact de l’équilibre des parties orchestrales et de leur rapport avec la masse des chœurs et les parties solistes. Tout, jusqu’au moindre trille de l’orchestre, reste distinct et présent. C’est aussi un contrôle parfait de la masse sonore générale. Les plus grands «forte» restent toujours ronds, aussi larges que percutants. Ils ne procurent jamais une impression de bruit. Les crescendo ne sont pas raides ou droits. Ils s’éveillent comme un grand frémissement. Cette absence de sécheresse tient aussi à la qualité unique du legato qui a la régularité, la puissance et l’harmonie d’un vol de cygne. Tout cela explique la somptuosité sonore de la présente réédition. De plus, le style verdien se trouve pleinement respecté grâce à une rigoureuse fidélité aux nuances de la partition. La différence entre un pp et un ppp n’est jamais éludée, quel que soit le nombre des exécutants. Les tempos sont idéalement retrouvés. Le Sanctus peut paraître un peu lent, mais cette page, qui n’est pas la mieux écrite de la partition, y gagne en intériorisation. Ce soin et ce travail du détail sont au service d’une conception très complète de l’ouvrage. Karajan prouve que l’on peut rendre d’un coup justice aux deux aspects qu’on a évoqués en commençant. Le théâtral et le sacré se révèlent compatibles. Son tempérament et sa carrière le prédisposaient à avoir été le trait d’union de cette apparente dualité et lui ont permis de réaliser ici l’un de ses plus remarquables enregistrements.
La querelle que soulève la nature exacte du Requiem de Verdi est sans fin. Pourquoi dissocier ces deux aspects ? Les Mystères du Moyen Âge, pour ne rien dire de la tragédie grecque, n’en étaient-ils pas déjà une synthèse ? La réussite de ce Requiem et sa popularité viennent peut-être d’un caractère semblable, qui allie une inspiration et une expérience spirituelle personnelles à un mode d’expression populaire et un peu criard. L’enregistrement de Herbert von Karajan au Festival de Salzbourg en 1958 nous incite à le replacer dans cette perspective. Pour l’interprète, qu’il soit chef d’orchestre, chanteur ou formation chorale, ce Requiem est un pôle d’attraction fascinant et un écueil mortel ; sa discographie en porte le signe : une vingtaine d’enregistrements ont été réalisés (Karajan 3 fois) et...