La solidarité arabe avec le Liban est-elle réelle ou bien obéit-t-elle à des impératifs passagers ? La question mérite d’être posée, car ce n’est pas la première fois qu’Israël bombarde des installations civiles au Liban. Elle l’a fait, la dernière fois, en juin 1999 sans que cela provoque un sursaut de solidarité chez les Arabes. Mais quelle que soit la réponse à donner à la question posée, un fait est évident : ce regain d’intérêt est important, car il intervient à un moment où les Libanais s’interrogent sur les chances de survie de leur pays – après la paix – en tant qu’État indépendant et souverain. Les visites successives effectuées par les dirigeants arabes et la réunion des ministres arabes des Affaires étrangères ont quelque chose de rassurant après cette longue mise en quarantaine à laquelle a été condamné le Liban. Elles sont d’autant plus appréciées par les Libanais que ces derniers avaient le sentiment d’avoir été laissés pour compte et de n’avoir plus voix au chapitre. Ce brusque réveil d’affection des Arabes pour le Liban n’est pas motivé par un quelconque sentiment de culpabilité. L’objectif est d’adresser, à partir de Beyrouth, des messages à toutes les parties de la négociation en cours : – Aux Israéliens pour leur signifier que leur pays ne jouit plus de la même impunité qu’auparavant et que la complaisance dont il a bénéficié pourrait prendre fin si l’option de la paix sur le volet aussi bien libano-syrien que palestinien était abandonnée. Pour les Arabes, le retrait unilatéral annoncé par Israël doit se faire dans le cadre des résolutions 425 et 426 et ne saurait, en aucun cas, constituer un substitut à la paix. – Aux Syriens pour leur faire comprendre que la coordination libano-syrienne, qui fait pratiquement du Liban une chasse gardée syrienne – pourrait ne plus être acceptée et reconnue si elle ne s’inscrit pas dans une optique de paix. – Aux Libanais pour les convaincre de s’accrocher à la résolution 425 et les dissuader d’agiter l’«épouvantail» palestinien. La bénédiction arabe à la Résistance est d’ailleurs conditionnée par le fait que celle-ci ne doit pas dépasser les limites fixées par les arrangements d’avril 1996. – Aux Américains pour les pousser à hâter le processus de la négociation sur tous les fronts et à utiliser l’unanimité arabe comme carte de pression sur toutes les parties en présence. La solidarité arabe a changé de nature. Le temps n’est plus aux surenchères. L’essentiel est aujourd’hui de faire aboutir le processus de paix en cours pour éviter une crise majeure qui pourrait déboucher sur la guerre. Les dirigeants libanais en sont-ils conscients ? Les déclarations belliqueuses qui ont précédé la réunion de Beyrouth ne semblent pas l’indiquer. Le paradoxe que nous vivons aujourd’hui est de taille : pour la première fois depuis 50 ans, les Arabes parlent un langage de paix et les Libanais un langage de guerre. Est-ce dans l’intérêt du pays ? Le Liban a été, parmi les pays arabes, celui qui a le plus souffert du conflit israélo-arabe. Les conditions internationales et régionales qui avaient aidé les Libanais à mettre sur pied la formule de 1943 ont été remises en question dès 1948 avec la création de l’État d’Israël. L’émergence au Moyen-Orient d’un État fondé sur l’exclusivisme religieux ne pouvait que menacer la formule de convivialité mise au point par les Libanais. Pourquoi ? Parce qu’elle a entraîné une modification radicale du paysage politique arabe – les démocraties et les régimes modérés cédant progressivement le pas à des dictatures militaires, parce qu’elle a introduit au cœur du Moyen-Orient les lignes de front de la guerre froide et parce qu’elle a, plus tard, ravivé dans le monde arabe les fanatismes religieux. Les dirigeants libanais ont commis l’erreur de croire qu’ils pouvaient rester à l’abri du conflit, et même en tirer profit. Les événements leur ont donné raison jusqu’à la guerre de 1967, mais l’émergence de la Résistance palestinienne qui, éliminée de Jordanie et sévèrement contrôlée par la Syrie, va s’établir au Liban allait accélérer l’éclatement du pays, entraînant l’entrée des troupes syriennes et provoquant l’occupation d’une partie du territoire national par Israël. Pour le Liban, devenu le champ clos de tous les conflits de la région, la paix au Moyen-Orient est une condition indispensable au rétablissement de son indépendance et de sa souveraineté. Cette paix ne saurait être faite sans la Syrie, c’est un fait incontestable. mais de là à croire que nous pouvons accaparer le dossier «militaire» et laisser à d’autres le soin de prendre en charge le dossier de la négociation est une erreur grossière. La coordination libano-syrienne ne saurait être fondée sur une telle répartition des tâches. Une paix commune nécessite une négociation commune et, s’il le faut, des pressions communes.
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