Ils ont le corps tendu, étiré jusqu’à l’extrême, l’effort extrême, celui qui va au bout de soi. Penseurs de Rodin qui ne pensent qu’à ça – la perfection d’un corps bien huilé – et qui se mettent brusquement à bouger, se mouvoir, devenir des êtres humains d’un type nouveau, Apollons venus d’une autre planète où le seul langage est musculaire et l’effort au-delà de toute logique. Impressionnant spectacle que ce tableau de muscles parfaits… Le club des princes, Nadi al-Oumara, est un royaume caché dans une rue de la capitale, tenu par Anouar Farhat, ancien champion de boxe, où se côtoient des tsars particuliers qui vénèrent un même dieu, le corps, leur corps. Ils pratiquent le culturisme, surnommé à juste titre gonflette, enflant à outrance chacun de leurs muscles. Un travail de tous les instants – pour quelques instants d’exhibition – qui dure toute la vie, aussi courte soit-elle. La salle est vaste, pleine de machines qui ressemblent à s’y méprendre à des instruments de torture… Tas de ferailles de toutes les couleurs, de toutes les formes et de tous les calibres qui laissent s’échapper des drôles de sons, grincements, murmures ponctués d’une musique plus douce, un léger soupir exprimé dans l’espace. L’homme qui se déplace de l’une à l’autre de ces étranges bestioles affiche un bonheur serein, comme si ces efforts — qui semblent surhumains pour les pauvres mortels que nous sommes — ne sont rien de plus qu’un exercice de style, une simple «mise en forme». Son plaisir est évident, illustré par un sourire encore plus prononcé lorsque l’effort devient plus important. Les miroirs qui cernent la salle sont les principaux spectateurs, les témoins d’une plastique réussie. Leurs applaudissements saluent la vedette; Pascal Hammoud a 23 ans, un corps… parfait. Devant lui, tout et tout le monde semblent petits, étroits, étriqués. Six fois champion du Liban, il détient également plusieurs titres arabes et la fierté d’un prince admiré, adulé par une foule d’admirateurs qui se tait lorsqu’il passe. La satisfaction qu’il trimballe avec lui est à la mesure de l’effort — un maigre mot — qu’il s’impose au quotidien. Rien n’est laissé au hasard; l’emploi de temps, le régime alimentaire, les joies et les peines sont organisés à l’avance, programmés au centimètre, à la calorie près. Ressembler à Spartacus ou Ben Hur n’est pas une mince affaire… Un régime presque militaire La vie de Pascal, comme celle des quelques autres adorateurs du culturisme, s’articule autour de son corps, quand et comment le faire travailler, quand et comment le reposer, le choyer, le regarder et l’admirer. Appréciant des qualités innées que mère nature, clémente, lui céda à sa naissance, – un corps proportionné, poids et taille équilibrés – il décide à 16 ans de dédier sa vie à ce don du ciel. Le régime presque militaire est enclenché. Il devient professionnel en 1996, représentant le Liban à l’étranger comme un cavalier solitaire qui mène une bataille sans armée. Le sportif accompli qu’il est vite devenu a dû en effet, et depuis le début de sa carrière, assumer les frais de son entraînement, son alimentation et ses voyages, un lourd budget – sans doute le seule poids qu’il ne peut «soulever tout seul» ! – dans une existence où il se doit de ménager un corps ironiquement fragile. Mais rien ne semble le décourager, le détourner de sa mission. «Hors saison», la saison des compétitions, il s’entraîne quatre à cinq fois par semaine, soixante minutes par séance. Chacune de ces journées est dédiée à une partie de son corps, un programme décidé au préalable. Les muscles du torse sont à l’honneur aujourd’hui. L’athlète choisira les exercises en conséquence et, une fois finis, bombera le torse – satisfait – avant de poursuivre ses activités tout en reposant le torse – guerrier fatigué. Ses six repas quotidiens sont répartis sur 24 heures. Le «réveil» sonne à 8 heures, 10 heures, 12 heures, 15 heures, 19 heures et 23 heures. Des repas complets et complémentaires, où la qualité demeure bien plus essentielle que la quantité, et qui lui donneront à la fin de la journée sa ration de protéines, vitamines et autres «indispensables» pour bien se nourrir sans prendre un gramme. Pascal Hammoud connaît parfaitement son corps, chaque muscle qu’il sait juger d’un coup d’œil. Aucun changement, même infime, ne lui échappe. La perfection le hante. Et les compétitions… Pour elles, il se prépare amoureusement durant huit semaines, travaillant ses muscles deux fois par jour et donc 28 heures par semaine, avec la complicité de son entraîneur Mounir Alyaouin. À l’approche du grand jour, il se laisse déshydrater pour arriver, vidé et épuisé, à un corps parfait, où les muscles saillants sont enfin nettement soulignés. Le risque important qu’il prend ne l’empêchera pas de récidiver. Sport dangereux – sans qu’il n’en ai l’air – pour 60 secondes d’exhibition, un défilé sur un petit podium, seul ou à plusieurs, où l’athlète doit exécuter – si la minute le permet – 7 poses différentes, biceps, triceps et dos inclus. Les notes se donnent en fonction de la beauté de la masse musculaire, de la forme des muscles, de la forme générale du corps et, bien sûr, de la présence. Une minute plus tard, l’audience peut enfin s’écrier que «le roi est mort, vive le roi» ! Un règne précaire qui repose sur de larges et belles épaules. La précieuse minute s’est déjà écoulée. Le penseur de Rodin retrouve sa pose initiale, se fige un moment, plongé dans des pensées, des projets à venir et le rêve d’être encore et pour longtemps le plus beau, le plus jeune…
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Ils ont le corps tendu, étiré jusqu’à l’extrême, l’effort extrême, celui qui va au bout de soi. Penseurs de Rodin qui ne pensent qu’à ça – la perfection d’un corps bien huilé – et qui se mettent brusquement à bouger, se mouvoir, devenir des êtres humains d’un type nouveau, Apollons venus d’une autre planète où le seul langage est musculaire et l’effort au-delà de toute logique. Impressionnant spectacle que ce tableau de muscles parfaits… Le club des princes, Nadi al-Oumara, est un royaume caché dans une rue de la capitale, tenu par Anouar Farhat, ancien champion de boxe, où se côtoient des tsars particuliers qui vénèrent un même dieu, le corps, leur corps. Ils pratiquent le culturisme, surnommé à juste titre gonflette, enflant à outrance chacun de leurs muscles. Un travail de tous les instants...