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Actualités - Reportages

Festival al-Bustan Boris Berezovsky : haute voltige à la Scriabine

Un programme qui ne pèche guère que par excès d’amour est un programme d’emblée alléchant et fort. Car en amour, l’on sait très bien que de toute façon, on n’aime jamais assez. Du Scriabine dans tous ses états. Dru, intense, électrique, passionné, mystique, majestueux, tendre, rêveur, révolté, révolutionnaire, sage et démesuré. Quelle belle exclusivité pour l’auteur de Prométhée en cette première partie du programme. Des études, des préludes et une sonate. Boris Berezovsky, qui n’est plus à présenter aux festivaliers d’al-Bustan et qui les a habitués à des prestations de toute beauté, reste absolument fidèle à sa réputation de remarquable virtuose du clavier et à son art. On le retrouve avec infiniment de plaisir dans d’éblouissantes partitions fleurant bon la Russie profonde, mais aussi cet air d’innovation et de libération que certains musiciens inspirés et audacieux ont su insuffler aux pays des steppes blanches, des datchas et des coupoles dorées. Nul n’a l’ombre d’un doute que Scriabine fut surtout un pianiste à la Liszt (dont il ne nie guère aussi l’influence !) mais on n’ignore pas non plus que son œuvre orchestrale compte aussi. Ici, grâce à Berezovsky, on fouille dans le brillant et riche répertoire du piano. La seconde partie du menu proposé est comme un retour aux sources d’inspiration avec Chopin et, pour marquer l’accent de la modernité et de l’audace des timbres, du Ravel. En premières mesures de ce concert presque dédié à sa mémoire, l’étude op. 2 n°1 et les douze études (op. 8) ouvrent fastueusement le bal des notes scrabiniennes. Lancinante et languide influence de Chopin, perceptible dans ces pages au romantisme exacerbé, mais aussi envolées lyriques originales, frayant des chemins nouveaux dans cette longue narration aux accents délicieusement tourmentés avec des moments d’une tendre tristesse, mais où l’on perçoit déjà aussi la fermeté d’un ton péremptoirement moderne. Rythmes complexes et chromatismes harmonieux pour une palette ultracolorée, rappelant toutefois avec véhémence l’embryon de ces fameux «accords synthétiques». Riches mélodies suivies encore par huit Études (op. 42) écrites en 1903. Aiguës, tranchantes, au bord d’explosives stridences, ces études sont marquées par l’abandon du ton fondamental et l’emploi des modulations fréquentes et rapides. Les six préludes (op. 13) sont amples, lyriques, majestueuses, d’une virtuosité requérant agilité, fougue et vélocité. Autant de redoutables morceaux de bravoure, terribles et saisissants dans leur concision même. Des images sonores Visionnaires, scandaleuses, emportées, parfois démoniaques pour l’époque, ces études exigent d’incroyables contorsions des doigts et des mains. À les écouter, on ferme les yeux de crainte de gâcher ces sonorités échappées à la plus délirante des compositions; l’on comprend dès lors que l’interprétation de ces œuvres pose des problèmes autre que la virtuosité pure. Exubérante et habitée d’une passion entêtée aux confins de l’obsessionnel, cette sonate n°4 op. 30 qui a pris le relais est une œuvre libre mêlant en toute subtilité le calme souverain d’une entrée en matière presque rêveuse qui se transforme graduellement en une tornade, une force éruptive. Arpège infernal qui fond comme une lame de fond écumante charriant tout sur son passage échevelé et torrentiel pour finir dans un final en apothéose. Après l’entracte, retour à l’inquiétant Scherzo n°2 op. 31 de Chopin, dont les magnifiques premiers accords sont chargés d’une sourde tonalité aux interrogations graves. Accents impétueux et en constantes bourrasques pour dire toute l’atmosphère romantique avec ses mystères, ses ténèbres, ses imprévisibles accalmies et sa lumière diaphane. Ravel et ses «valses nobles et sentimentales», brusquement bien sage et d’univers sonore différent après le bouillonnant Scherzo du pèlerin polonais, frayent pourtant le chemin à une narration brillantissime et au crescendo précipité à damner un saint. Cette pièce à trois temps, suivie d’un épilogue, constitue cet ensemble écrit en 1909 pour le piano, puis orchestré en 1911 pour un ballet intitulé Adélaïde ou le langage des fleurs. Ces valses portent en épigraphe la phrase d’Henri de Régnier :«... Plaisir délicieux et toujours nouveau d’une occupation inutile». C’est dire déjà toute la luxueuse beauté de ces images sonores. Médusé, le public a fait un triomphe à Boris Berezovsky, qui a offert là une sidérante prestation de haute voltige pianistique. Avec les tonitruants et impérieux accents d’un Scriabine déchaîné dans son inspiration (il est rare d’écouter un concert de bout en bout d’une intensité aussi soutenue), Berezovsky, pour triompher avec tant de brio et de maestria de si innombrables écueils à travers des pages aussi éblouissantes et ardues, ne s’est pas contenté d’être un pianiste ultrahaut de gamme, mais il s’est imposé en mage qui invite à la méditation, à l’écoute de soi, à quelque chose de plus que la musique.
Un programme qui ne pèche guère que par excès d’amour est un programme d’emblée alléchant et fort. Car en amour, l’on sait très bien que de toute façon, on n’aime jamais assez. Du Scriabine dans tous ses états. Dru, intense, électrique, passionné, mystique, majestueux, tendre, rêveur, révolté, révolutionnaire, sage et démesuré. Quelle belle exclusivité pour l’auteur de Prométhée en cette première partie du programme. Des études, des préludes et une sonate. Boris Berezovsky, qui n’est plus à présenter aux festivaliers d’al-Bustan et qui les a habitués à des prestations de toute beauté, reste absolument fidèle à sa réputation de remarquable virtuose du clavier et à son art. On le retrouve avec infiniment de plaisir dans d’éblouissantes partitions fleurant bon la Russie profonde, mais aussi...