Georges Bush a l’air dégoûté. Il ne compte plus les hommes d’affaires pressés qui foulent son visage. L’effigie grimaçante de l’ancien président américain, responsable de tous les malheurs de l’Irak, orne le palier de l’hôtel al-Rachid, passage obligé des délégations étrangères attirées à Bagdad par un marché irakien renaissant. Avec leur hâte de conclure des affaires, c’est à peine s’ils remarquent la mosaïque-portrait sous leurs pieds ou les photos des bombardements américains exposées un peu plus loin dans le hall. Dans leur folie destructrice, les «alliés» ont épargné un seul des nombreux ponts enjambant le Tigre, se plaisent à raconter amèrement les Irakiens : une construction en acier dessinée par les Britanniques. Depuis, tous les ponts ont été reconstruits et des convois entiers de camions amènent inlassablement des pierres pour couvrir les longues berges du fleuve de dalles uniformément lisses. «Nous sommes comme des rapaces», concède un Libanais, installé dans le salon de réception de l’hôtel, en attendant son prochain rendez-vous. La ruée sur ce pays épuisé est fascinante. L’argent n’a pas d’odeur, l’adage est bien connu. Le dinar dévalué d’un régime tant décrié sentirait même la rose, à en croire les flopées de Chinois, Français, Yougoslaves, Russes, Jordaniens, Italiens… qui se succèdent au Rachid. «Comment ça se passe pour vous ?» La question rituelle permet de lier connaissance, mesurer la concurrence et tempérer l’angoisse de l’attente solitaire. Hors du grand hôtel, peu de distractions. Quelques restaurants affichent un menu européen mais jouent encore du Julio Iglesias. L’entrée dans les clubs privés, celui des chasseurs, ou celui des cavaliers (où officie le fils de Saddam, Oudaï) est déjà plus difficile. Brasser des millions S’il a perdu sa splendeur passée, victime lui aussi des sanctions suggérées à l’Onu par son invité permanent, Georges Bush, le Rachid n’en demeure pas moins l’un des seuls lieux relativement préservés de la capitale. Les canapés sont confortables, la décoration à peine défraîchie. On y brasse des millions en sirotant un café à 500 dinars (un quart de dollar, car le lieu est chic) sans besoin de parler politique. Des oreilles inquisitrices traînent toujours à portée de chuchotement. De toute façon, à quoi bon évoquer l’état des hôpitaux ou la portion alimentaire moyenne des Irakiens quand on est là justement pour des «raisons humanitaires». C’est en vertu de l’accord pétrole contre nourriture que le gouvernement irakien propose des contrats à la pelle. «Il suffit quasiment de faire le voyage et on est servi», dit le représentant d’une société qui a la chance d’appartenir à un «pays ami». Car les autorités irakiennes n’ont plus qu’une arme : réserver les contrats à ceux qui les soutiennent sur la scène internationale. Une délégation tchèque qui espérait obtenir une part du gâteau a ainsi dû quitter Bagdad, les mains vides, au motif que Prague appartient au camp américain puisqu’elle abrite Radio Free Europe, l’un des outils de communication des États-Unis à l’étranger. Les Libanais, en revanche, victimes du même «ennemi sioniste», sont beaucoup mieux accueillis. L’hospitalité généreuse dont ils bénéficient ne se limite d’ailleurs pas aux instances dirigeantes. Les rues de Bagdad sont parsemées de boutiques qui ont adopté le nom de la capitale libanaise. Optique Beyrouth, Restaurant Beyrouth, etc. «Le rêve de ma vie est de voir la montagne libanaise», lance le chauffeur de taxi qui nous conduit à travers la vieille ville. Un rêve qu’il aura bien du mal à réaliser, faute de moyens. Il lui faudrait déjà accumuler bien des courses, facturées mille dinars au grand maximum (soit un demi-dollar), ne serait-ce que pour réparer son pare-brise lézardé et ses sièges affaissés. Sortir du pays est pour l’instant impensable. Génération sacrifiée Plus d’un million d’Irakiens auraient tout de même fui, pour tenter leur chance ailleurs. «Une génération entière a été sacrifiée», dit un sexagénaire dans un français parfait. «Les jeunes sont coupés du monde et de son évolution. Rares sont ceux qui ont appris des langues étrangères. Ils ne savent même pas ce qu’est Internet». «Cet embargo est inacceptable». L’expression indignée émane d’un Français. Sénateur de l’Essonne, Michel Pelchat semble égaré au milieu de tous ces hommes venus vendre leurs produits. L’objectif de sa mission est strictement politique. «Je ne suis pas là pour du business, je veux simplement faire part aux Irakiens du soutien d’un groupe de parlementaires français. Ce qui se passe ici est insupportable. Après la Seconde Guerre mondiale, ni les Nazis ni les Japonais n’ont subi les représailles imposées à l’Irak. On est en train de créer une sous-société alors que les pays alentours se développent». Mystérieux, le sénateur promet «un coup» en provenance de la France, pour secouer le joug américain. Optimiste ? Rien ne paraît pour l’instant en mesure d’ébranler la détermination des États-Unis. Ni les rapports alarmants des organisations non gouvernementales, ni les démissions à répétition des représentants de l’Onu en Irak. «Pourquoi la solution ne viendrait-elle pas des hommes d’affaires justement ?» interroge un diplomate. Il suffirait d’attirer dans les couloirs du Rachid quelques PDG américains, tout aussi intéressés par les richesses irakiennes, pour constituer des groupes de pression internes et influer sur la politique du département d’État… L’idée fait mouche. «Mais il ne faudra pas oublier d’effacer toute trace Georges Bush !»
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Georges Bush a l’air dégoûté. Il ne compte plus les hommes d’affaires pressés qui foulent son visage. L’effigie grimaçante de l’ancien président américain, responsable de tous les malheurs de l’Irak, orne le palier de l’hôtel al-Rachid, passage obligé des délégations étrangères attirées à Bagdad par un marché irakien renaissant. Avec leur hâte de conclure des affaires, c’est à peine s’ils remarquent la mosaïque-portrait sous leurs pieds ou les photos des bombardements américains exposées un peu plus loin dans le hall. Dans leur folie destructrice, les «alliés» ont épargné un seul des nombreux ponts enjambant le Tigre, se plaisent à raconter amèrement les Irakiens : une construction en acier dessinée par les Britanniques. Depuis, tous les ponts ont été reconstruits et des convois entiers de...