Immeuble vétuste, escaliers délabrés, moquette usée, ascenseur poussif. Le siège de l’Association des industriels irakiens est à l’image du secteur qu’elle représente. Les costumes élimés du personnel qui s’y affaire en dit long sur l’état financier du secteur privé, première victime de sanctions inacceptables. «Depuis 1990, les trois quarts des 25 000 usines privées du pays ont fermé», explique le secrétaire général de l’association, Talal Talaat. L’embargo a progressivement épuisé toutes les capacités productives en interdisant l’importation de matières premières et d’équipements tandis que la dévaluation du dinar plongeait le pays entier dans une pauvreté inégalée, limitant considérablement le pouvoir d’achat des particuliers. Seul moteur véritable de l’économie, le gouvernement a encouragé la productions des biens de première nécessité, autrefois importés, qu’il se charge ensuite de distribuer gratuitement chaque semaine à la population. «L’agriculture est beaucoup plus développée qu’il y a une décennie», souligne Abdul Fatah Mohammad Amin el-Tikriti, ancien ambassadeur au Liban et ex-président de la Iraki Petroleum Company. «Fruits, légumes, œufs sont désormais produits dans le pays». Dans les rues de Bagdad, la richesse des étals des maraîchers contraste en effet avec les étagères vides des commerçants. La plupart des boutiques ont d’ailleurs baissé leur rideau et ce ne sont que bureaux vides sous les enseignes colorées et gaies qui rappellent la vitalité passée de la capitale. Le commerce refleurit De-ci de-là, un commerçant rénove son échoppe en effectuant quelques travaux rudimentaires. Car, petit à petit, les marchandises entrent à nouveau dans le pays. Et quelques marques de consommation courante à l’étranger refont leur apparition. La classe fortunée, qui ne représente pas plus de deux pour cent de la population, selon un ingénieur irakien employé par l’Onu, a même accès aux biens les plus modernes. Ordinateurs, télévisions, vêtements de marques sont désormais en vente, même s’ils restent réservés à une minorité. Dans la rue Arassat al-Hind certaines vitrines n’ont presque rien à envier à celles de Beyrouth et devant les restaurants chics de ce quartier élitiste sont garées des voitures de luxe, du dernier modèle. «On trouve de tout aujourd’hui à Bagdad si on en a les moyens. L’embargo est de fait quasiment levé pour les produits de consommation», dit Khalil Abdulwahab el-Bunnia, un Irakien à la tête d’un empire industriel. «Notre problème c’est notre retard. L’Irak ne manque pas de liquidités, mais de matières premières et d’équipements. Nos machines sont devenues obsolètes. L’embargo nous a obligés à recourir à des ersatz, nous avons produit nous-même des matières premières de substitution, ou des pièces de rechange pour les équipements, mais la qualité des produits s’en ressent», ajoute l’industriel qui fabrique toutes sortes de biens de consommation courante (eau minérale, boissons gazeuses, glaces, dattes, dentifrice, etc.) ou de matériaux de construction (ciment…). «Jusqu’à maintenant, malgré nos appels répétés, aucun pays n’a répondu à nos besoins réels», déplore M. Talaat. «La reprise du commerce est une bonne chose, mais nous voulons aussi des investissements». Ce message a été délivré à la délégation libanaise par tous ses interlocuteurs, qu’ils soient ministres ou représentants du secteur privé. «Nous avons évoqué avec les autorités irakiennes la possibilité pour des Libanais d’effectuer des investissements directs, comme elles le souhaitent. Deux ou trois projets sont déjà à l’étude», a déclaré le ministre de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, Nasser Saïdi. Manque de confiance En fait, nul ne met en doute le potentiel économique de l’Irak qui exportait en 1980 pour 12,4 milliards de dollars hors pétrole et dont les réserves de brut s’élèvent à 110 milliards de barils ce qui le place au premier ou au deuxième rang mondial. Mais tant que l’embargo n’est pas levé, le risque de placer des capitaux dans le pays demeure élevé, d’autant qu’il n’existe pas de loi sur l’investissement étranger. Une loi sur les investissements arabes a été suspendue à la suite de l’embargo afin d’éviter le pillage du pays par des personnes qui, avec quelques dollars, pouvaient acquérir immeubles, meubles, terrains ou entreprises. Le rétablissement de ce cadre législatif n’est pas encore à l’ordre du jour, mais les autorités irakiennes assurent que les facilités, telle la possibilité cruciale de rapatrier les bénéfices, seront accordées au cas par cas, en fonction des projets. Quelques Libanais ont franchi le pas, tel le fabricant d’emballages imprimés, Convertex/Rotoprint, qui rouvre une usine en Irak d’ici la fin de l’année. D’autres étudient encore le marché, comme Demco Steel par exemple. «Nous avons la possibilité d’investir en Irak dans divers produits et de fabriquer au Liban des produits spécifiques destinés au marché irakien», expliquent Rafi et Alex Demirjian. «Nous sommes en contact avec le ministère irakien de l’Industrie pour le montage d’usines sidérurgiques». «L’Irak, c’est un marché immense, de l’énergie à profusion, des infrastructures, certaines matières premières comme le phosphate, et une main-d’œuvre bon marché», poursuit M. Talaat. Le secteur du papier est un exemple parmi beaucoup d’autres de ce qui peut être fait : l’Irak importait 210 000 tonnes de papier en 1980. Aujourd’hui le quota pour ce produit est de 9 000 tonnes seulement dans l’accord pétrole contre nourriture. Les opportunités de développement de l’industrie locales sont donc énormes. «Pourtant, les investisseurs ne sont pas encore au rendez-vous, par manque de confiance. L’industriel irakien n’est par exemple par en mesure d’apporter une garantie bancaire externe à celui qui lui fournirait des équipements ou des matières premières».«L’investisseur recherche des gains immédiats, nous proposons un partenariat à long terme», conclut M. Talaat. Et le vice-président de l’Association des industriels, Mohammad Hassan el-Kazzaz, d’ajouter : «Celui qui nous tend la main aujourd’hui sera récompensé à l’avenir».
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