Nos aïeuls, nos parents, connaissaient parfaitement ce mal qui sévit depuis la nuit des temps. Ils ignoraient, toutefois, son nom actuel : «mobing» (molester, harceler, rudoyer en cours d’emploi). Des siècles durant, des subalternes ont pâti de l’autoritarisme, de la rudesse, voire de la cruauté de leurs supérieurs, hiérarchiques ou pas, sans que l’offense, parfois mortelle, soit considérée comme un crime ou un délit. Ce n’est que vers la fin du XXe siècle que le chercheur allemand Heinz Leyman a établi et défini le concept du «mobing», terme anglais qui désigne le harcèlement psychologique exercé en cours d’emploi. Véritable agression morale, cette persécution peut entraîner des suites graves pour la victime, telles que maladies psychosomatiques, anxiété pathologique, profonde angoisse. Les femmes en sont les principales victimes (56%) sans que les hommes en soient épargnés pour autant. Pourtant, même si les ravages de cet harcèlement sont reconnus, il n’existe pas encore de recours juridique spécifique... Et ceci même dans les pays évolués. Ainsi, en France, où l’opinion publique est alertée face à ce problème, on évalue à plus d’un million les victimes de ces meurtres blancs. Cependant, même là, il n’existe aucune loi qui sanctionne leurs auteurs, les preuves de l’offense n’étant que très rarement matérielles... Que dire alors du Liban où tant de préjugés et de tabous viennent s’ajouter au vide juridique, sans parler de l’amour-propre des victimes qui préfèrent souffrir en silence plutôt que subir les commentaires et les interprétations de l’entourage. Comment définir le harcèlement psychologique dans un milieu professionnel donné ? Pour les psychaitres, il s’agit d’une agression morale grave susceptible d’entraîner un traumatisme important, d’autant plus que le processus s’installe de manière progressive et sournoise. Tout commence par des mots ambigus, des sous-entendus, des insinuations qui constituent la phase dite de «disqualification». La dérision, les sarcasmes, les critiques, entraînant l’hilarité générale, marquent une phase intermédiaire où l’attaque ouverte est manifeste mais l’intention de nuire inavouée. On passe ensuite à la phase de l’isolement, de la mise à l’écart. Rien de ce que fait la victime n’est bon. D’autant plus que très sournoisement, elle est poussée à l’erreur. Le tout sous une apparence normale mais lourde de non-dits et de mépris, subtilement dosés. Si, par malheur, la victime se rebiffe, demande des explications ou tente de se plaindre, elle est traitée de paranoïaque, d’agressive, de déséquilibrée et assurément d’incompétente, tentant de camoufler ses lacunes et ses fautes. Ce processus, qui varie peu d’un cas à l’autre, est systématiquement appliqué lorsque l’entreprise souhaite se débarrasser d’un élément considéré indésirable, sans avoir recours à des moyens légaux. Un véritable viol moral Pour les spécialistes, ce comportement constitue une très grave agression morale provoquant un traumatisme psychologique majeur. Les conséquences se classent, selon le tempérament des victimes, en trois catégories : les sujets anxieux, dépressifs font des crises d’angoisse. Les sujets qui ont tendance à somatiser (s’exprimer à travers leur propre corps) développent des ulcères, une hausse de tension brutale, de gros ennuis digestifs. Les impulsifs, enfin, c’est par des comportements ou des gestes excessifs et irréfléchis qu’ils expriment leur détresse : crise de nerfs, pluie d’injures, explosion spectaculaire. Ce qui sert parfaitement la cause de l’agresseur. Quoi de plus légitime que de mettre à la porte un élément aussi perturbateur ? Le secret du silence Comment s’explique le fait que malgré le grand nombre des cas on parle peu, au Liban autant qu’ailleurs, de ce problème grave ? Pourquoi n’est-il pas dénoncé publiquement, aussi souvent qu’il se présente ? «Par honte et souci de bienséance ou d’interprétations insidieuses, explique le Dr Hirigoyen, psychiatre victimologue. Le harcèlement psychologique étant très insidieux et les preuves absentes, il devient très difficile de se défendre. Le médecin ne peut les aider que par une psychothérapie et des prescriptions adaptées à leur état. Très ébranlées, les victimes ne sont pas en mesure de soulever des batailles. D’autant plus que les preuves manquent...». Que peut-on donc conseiller à ces infortunées brebis galeuses soumises à semblable torture professionnelle ? Dans l’état actuel des choses, de fuir. Mieux vaut perdre un emploi que mourir sur la tâche. Le temps viendra où on arrivera à constituer un dossier, réunir des témoignages, recourir à la justice appuyée sur une législation précise... D’ici là, mieux vaut sauver sa peau. Les stigmates de l’épreuve laissent des traces profondes qu’il faut soigner convenablement afin de sortir agrandi(e) et renforcé(e). Si, dans l’évocation des mobiles de cette torture morale infligée aux victimes, on a omis une des principales causes qui concernent les femmes, le harcèlement sexuel, c’est qu’il s’agit de la raison la plus connue, la mieux commentée autant par la littérature, le cinéma que les faits divers. Véritable cauchemar pour certaines, il sert pour d’autres de marchepied ou même d’échelle vers le haut de la hiérarchie professionnelle. Mais ces considérations s’échappent du cadre de cet article. Du point de vue thérapeutique, si le harcèlement devient intolérable, mieux vaut chercher un autre emploi, avant de subir l’humiliation et les séquelles du «mobing» classique. En attendant une législation appropriée et une attitude générale autorisant la victime de proclamer, haut et fort, la véritable raison de sa «disqualification»...
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