On savait depuis quelques temps que vous vous débattiez contre cette maladie fatale qui rongeait votre corps. Pourtant rien ne laissait présager en vous que vous étiez, comme le disait Paul Claudel dans son journal, «en pourparlers avec la mort, en train d’étudier ses propositions». Vous me disiez un jour : «Dieu, que j’ai soigné de gens dans ma vie !». J’ai pris cette phrase comme un exemple, que dis-je, une lanterne qui conduirait ma carrière débutante. Des fois dans l’après-midi, quand vous n’étiez plus là et que je passais près de votre bureau à l’hôpital, je sentais la charge d’histoire que recèle votre cabinet où 50 ans durant, vous avez inlassablement exercé. Depuis ce jour où le vénérable père Jacques, fondateur de l’Hôpital de la Croix, avait flairé en vous les prémisses d’un humanisme profond et vous a demandé, dès lors, de garder jusqu’à la fin, cet édifice qui est le sien. Ce que vous avez fait en consultant, en traitant et en enseignant sans cesse. Je me souviens d’avoir discuté avec vous des méandres de notre métier, des difficultés que nous avons à oublier dans notre vie courante la souffrance humaine, la souffrance de l’âme que nous entendons nos patients évoquer. Vous me répondiez qu’il fallait, en sortant de l’hôpital, en oublier tous les malheurs pour pouvoir continuer sa vie. Pourtant, j’étais persuadé que vous ne faisiez pas cela, que vous transportiez jusque chez vous les douleurs des autres et que votre vie était profondément imprégnée de cette profession qui est peut-être le plus beau métier du monde. «La mort est tellement ordinaire qu’elle devient presque une formalité», pensait Pagnol. Et le médecin, confronté à elle presque quotidiennement, ne peut que souscrire à cette affirmation. Mais elle est aussi, comme le disait François Mauriac, «la seule de ses aventures que le mort ne commentera jamais». C’est pour cela que je suis furieux car, sur cette mort aussi, vous m’auriez donné une leçon, une leçon en plus.
On savait depuis quelques temps que vous vous débattiez contre cette maladie fatale qui rongeait votre corps. Pourtant rien ne laissait présager en vous que vous étiez, comme le disait Paul Claudel dans son journal, «en pourparlers avec la mort, en train d’étudier ses propositions». Vous me disiez un jour : «Dieu, que j’ai soigné de gens dans ma vie !». J’ai pris cette phrase comme un exemple, que dis-je, une lanterne qui conduirait ma carrière débutante. Des fois dans l’après-midi, quand vous n’étiez plus là et que je passais près de votre bureau à l’hôpital, je sentais la charge d’histoire que recèle votre cabinet où 50 ans durant, vous avez inlassablement exercé. Depuis ce jour où le vénérable père Jacques, fondateur de l’Hôpital de la Croix, avait flairé en vous les prémisses d’un...
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