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Actualités - Opinion

Beyrouth 2000

Attaché culturel de la délégation libanaise auprès de l’Unesco-Paris, de passage au Liban pour les fêtes de fin d’année, Bahjat E. Rizk nous envoie la réflexion suivante sur Beyrouth : Beyrouth, dix ans après.1990. La guerre. Des bombes, des cris, des hurlements dans la nuit. Beyrouth se déchirait, s’entre-dévorait, s’autodétruisait. Je ne me lasse pas de tourner dans la ville, la nuit. Juste regarder la ville illuminée, endormie. Juste emprunter les rues, aimer la ville, aimer chaque partie de la ville si longtemps morcelée. Aimer chaque être vivant de cette ville qui dort encore. Comme ces dix ans, loin de cette ville, m’ont paru longs. Comme le poids de cette ville me paraît lourd à porter. Je suis prisonnier de cette ville, prisonnier de mon corps, prisonnier du temps, dans cet espace qui se métamorphose. Les images de Beyrouth qui se superposent et les visages de mes parents qui se rident, leurs cheveux qui blanchissent. Pourtant mon père me semble toujours le même. Incroyablement intact. Il surgit de l’écran de télévision et du passé qu’il réactualise, qu’il transforme en un présent continu : ici et maintenant. Et moi je suis resté prisonnier du passé, des cadres vides. La ville me paraît encore plus déserte et plus solitaire. La ville est un tunnel sans fin, un miroir sans tain, une béance, une cassure. Toujours cette sensation que les choses sont à l’abandon, que Beyrouth est livré à lui-même, que les circuits qui relient ne fonctionnent pas encore, que l’écho ne parvient pas, que quelqu’un ne répond toujours pas à l’appel. Beyrouth est cette solitude infinie et cette éternité d’absence à soi-même. Nous n’avons pas eu le temps de pleurer tous nos morts. Notre deuil est immémorial. Beyrouth, 25 ans après 1975 C’était le dernier réveillon avant le cataclysme. J’étais à peine sorti de l’enfance. Il y avait aussi des lumières partout. C’était probablement le Ramadan et Noël réunis, le muezzin et les cloches. «Allah est grand» et «Gloire à Dieu au plus haut des cieux. Paix sur la terre aux hommes qu’Il aime». Cette paix qui n’arrive pas encore. Depuis un demi-siècle que nous l’attendons. Il y a une nouvelle génération dans la ville. Ceux qui ont aujourd’hui l’âge que j’avais, l’âge de l’enfant que j’aurais pu avoir. Nous venons de franchir le cap de la décennie, du siècle même du millénaire. Je suis revenu à Beyrouth abandonnant Paris et la tour Eiffel qui s’est transformée en compte à rebours. Ma mère brandit, d’un air rétroactivement inquiet, les photos des arbres arrachés par la tempête et qui s’écrasent sur les capots des voitures. Des bombes ou des platanes, tout peut tomber du ciel. Il est si facile de sombrer dans des dimensions que nous ne maîtrisons pas, de passer de l’autre côté du miroir, de nous figer en nous-mêmes. Des images se sont bloquées devant mes yeux. De la fascination et de l’épouvante. Un spectacle à l’air nu. J’ai renoncé au feu d’artifice devant la tour Eiffel. J’aurais pu être dans n’importe quelle ville du monde. J’ai préféré être là, à Beyrouth, avec ma famille, devant le poste de télévision et toutes ces images qui s’agitent, des images qui proviennent de partout : 6 milliards d’individus qui rentrent dans l’an 2000. C’est arbitraire, le hasard du calendrier, mais nous sommes prisonniers du temps et de l’espace, de la relativité, de notre finitude. Einstein a été désigné l’homme du siècle. Nous sommes inscrits dans cette équation ultime. Je me dis que, pour moi, il y a ma famille et cette ville. Je n’ai pas d’autre solution que de les aimer, toutes les deux, de me réconcilier avec elles. Accepter que Beyrouth 1975 devienne Beyrouth 2000. 25 ans pour qu’une ville naisse d’une autre ville et une génération d’une autre. Et me dire que la vie est un long fleuve tranquille qui emporte ma conscience lasse à la dérive…
Attaché culturel de la délégation libanaise auprès de l’Unesco-Paris, de passage au Liban pour les fêtes de fin d’année, Bahjat E. Rizk nous envoie la réflexion suivante sur Beyrouth : Beyrouth, dix ans après.1990. La guerre. Des bombes, des cris, des hurlements dans la nuit. Beyrouth se déchirait, s’entre-dévorait, s’autodétruisait. Je ne me lasse pas de tourner dans la ville, la nuit. Juste regarder la ville illuminée, endormie. Juste emprunter les rues, aimer la ville, aimer chaque partie de la ville si longtemps morcelée. Aimer chaque être vivant de cette ville qui dort encore. Comme ces dix ans, loin de cette ville, m’ont paru longs. Comme le poids de cette ville me paraît lourd à porter. Je suis prisonnier de cette ville, prisonnier de mon corps, prisonnier du temps, dans cet espace qui se métamorphose....