Lauréat du Goncourt 2000, Jean-Jacques Schuhl, 59 ans, ressuscite les années 70, si lointaines aujourd’hui, dans un livre-hommage intitulé simplement «Ingrid Caven», la chanteuse et actrice allemande qui lui a servi «d’archives à domicile» puisqu’il partage sa vie. Avec ce roman, paru chez Gallimard (dans la collection L’infini, dirigée par Philippe Sollers), Jean-Jacques Schuhl effectue un retour spectaculaire sur la scène littéraire : son dernier livre («Télex n1») date de 1976. En 1972, il avait écrit «Rose poussière», un livre avant-gardiste remarqué par la critique mais qui n’avait eu aucun succès. Jean-Jacques Schuhl considère que le XXe siècle s’est achevé lors des années 80 : «Une terrible mutation s’était faite en vingt ans, plus grande sans doute qu’entre le début du siècle et 1978 (...) : tout ça (ndrl : notre vie d’alors), on l’avait oublié, ça n’existait plus, une brutale amnésie», écrit-il dans son roman en estimant qu’aujourd’hui, «le hasard n’est plus de la partie». Depuis trente ans, il se tient en retrait, voyage et lit. En fait, on ne sait pas grand-chose de lui et quand on demande à son éditeur une fiche biographique, voici ce qu’on y lit : «Né le 9 octobre 1941». C’est tout. Heureusement, pour comprendre son passé, et parfois le nôtre, il reste «Ingrid Caven», une artiste qu’il rencontre sur le tournage du film de Jean Eustache «Mes petites amoureuses». La féerie côtoie le malheur C’est un roman à la fois lyrique et distancié, qui évolue entre passion destructrice et nostalgie, ponctué d’humour noir, où la féerie côtoie le malheur, où l’on entend une artiste chanter tour à tour l’Ave Maria et «des chants du bitume». «Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on rejette les mélanges haut/bas», dit Schuhl. Noël 43. Une fillette de quatre ans chante «Douce nuit, sainte nuit» pour les soldats d’Adolf Hitler. Infirme et presque aveugle dans sa jeunesse, cinquante ans plus tard, elle donne, à la fin d’une réception officielle, un récital dans la citadelle de David à Jérusalem. Entre-temps, elle a vécu cent vies. Schuhl se met en scène sous le nom de Charles, un «juif huguenot», un dilettante placé au second plan des péripéties de l’histoire. Autour de Caven, apparaissent la bande à Baader, Andy Warhol, Yves Saint Laurent («Son esprit semblait être resté dans la robe. Ça s’appelle le style»), Bette Davis et «Mazar», en réalité le producteur Jean-Pierre Rassam, décédé jeune. Apparaît surtout la figure du cinéaste allemand Rainer Werner Fassbinder, mort à l’âge de 36 ans, qui fut le mari de cette artiste. Ingrid Caven – «On disait parfois «la» Caven et ça lui faisait plaisir et l’agaçait aussi» – a connu les fêtes baroques et la guerre, l’infirmité et le terrorisme, la mort autour d’elle et les galères professionnelles. Pourtant, écrit Schuhl, «elle n’a pas converti ses expériences douloureuses en figure de femme-qui-a-surmonté-ses-épreuves, elle n’a pas capitalisé dessus, n’a pas tiré de chèque sur ses malheurs, ne la fait pas au caractère, au dramatique : elle est dans le mouvement, là, juste là, maintenant. Jamais, elle ne songeait à ce long chemin parcouru». «Quand le livre a été fini, a dit récemment Ingrid Caven au quotidien Libération, ce qui était douloureux ou obscène est devenu d’un coup très léger, maintenant je peux dire aux gens qui me questionnent sur mon passé : regardez dans le livre, il le dit avec beaucoup moins de mensonges que je ne pourrai jamais le faire».
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