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Actualités - Reportages

HIER, AUJOURD’HUI - Beyrouth, autrement L’incontournable place Sassine

À force de faire partie de notre univers quotidien, certains lieux ou places publiques en sont presque devenus banals. Chaque coin de rue a cependant son rythme et son histoire, à travers lesquels se profile notre réalité. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un regard sérieux sur les ruelles et quartiers du Grand-Beyrouth. La place Sassine, à Achrafieh, constitue incontestablement l’un de ces lieux publics qui ne sauraient passés inaperçus. Au tout début, il n’y avait presque rien, juste quelques épis de blé et deux mûriers. Il y avait surtout une grande maison au balcon vert, avec un dattier planté au beau milieu du jardin. Puis il a fallu vendre les terres. Le village de campagne devint l’un des faubourgs les plus huppés de la ville. En 1975, la guerre éclate. Le quartier résidentiel se transforme en centre économique où se concentrent les banques et les commerces. C’est durant l’après-guerre que la rénovation des immeubles endommagés et du réseau routier a lieu. Les travaux sont achevés en 1997. On recense alors plus de 8 restaurants et 7 banques, sur une superficie qui ne dépasse pas les 7 000 mètres carrés. En parcourant ce quartier en fin de soirée, on s’aperçoit rapidement du climat qui y règne : les rires montent des cafés environnants et les pneus des voitures crissent bruyamment sur la chaussée. La place Sassine tarde à s’endormir. Il est difficile d’admettre que la place Sassine, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a été un champ de blé, transformé au gré des moissons en terrain de football par quelques enfants en mal de sport. C’était pourtant le cas, il y a soixante ans. Juliette, propriétaire de pâtisserie, se rappelle : «La place Sassine n’existait pas encore. Il y avait là des charrues, des faucilles pour couper le blé et nous allions souvent jouer au football en haut de la colline. C’était très agréable et je crois que c’est pour cela que le peintre Chafic Abboud, qui travaillait sur sa terrasse, nous chassait la plupart du temps. On devait gêner le paysage, qui était magnifique. Des champs de blé et des mûriers s’étendaient à perte de vue». Mais en 1940, c’est déjà la fin d’une époque, celle des grands propriétaires terriens, de la production du fil de soie et des exportations vers la ville de Lyon. Dimitri Hayek, qui tirait son nom de la profession qu’il exerçait – le terme «hayek» signifie tisserand en arabe – doit vendre ses terres. Pour attirer les acheteurs potentiels, il doit leur offrir l’infrastructure de base de l’époque, en l’occurrence le fourneau où l’on cuit le pain. Les deux fours «Hayek», plus connus aujourd’hui sous le nom de Furn el-Hayek, seront donc construits et, dans leur sillage, une foultitude d’immeubles et de bâtiments résidentiels. À l’orée des années soixante, le village devient faubourg. Un centre économique et un symbole politique À l’autre bout de la ville, un autre quartier, Hamra, connaît un essor fulgurant. C’est ici que les habitants d’Achrafieh viennent faire leurs courses, que les jeunes filles se font draguer autour d’une limonade, dans les cafés-trottoirs, et que l’on projette au cinéma les derniers films de Tahia Carioca et Omar el-Sharif. D’après Juliette, la place Sassine à cette époque-là «c’est pour dormir, seulement». Entre-temps, une des ruelles du haut de la colline est baptisée «rue Sassine», du nom d’une famille influente d’Achrafieh. Quand l’État libanais, vers 1964, agrandit le réseau routier dans le cadre d’un vaste plan de réaménagement, la place où convergent plusieurs rues prend immédiatement le nom de «place Sassine», d’autant que M. Michel Sassine avait été, à l’époque, élu député de Beyrouth. En 1975, la guerre éclate et la circulation devient extrêmement difficile entre Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest. La place Sassine va alors progressivement prendre le relais de Hamra et du centre-ville pour les habitants de la zone à majorité chrétienne. De nombreuses banques ouvrent une succursale à Sassine et les commerçants, dont le magasin au centre-ville a été détruit, transforment leur rez-de-chaussée en boutique. De nouveaux restaurants sont ouverts, agrandissant la marge d’autonomie économique du secteur. À titre d’exemple, c’est en 1977 que le Chase s’installe à Sassine. De l’avis de plusieurs habitants du quartier, les cafés, encore rares dans la région, constituaient une sorte d’exutoire à ceux qui, entre deux descentes aux abris, avaient besoin de s’évader de la réalité. C’est au cours de la guerre que la place Sassine verra son rôle politique renforcé. Beaucoup plus que simple fief des grandes familles grecs-orthodoxes de Beyrouth, Achrafieh, et en particulier la place Sassine, deviendra le symbole auquel s’identifieront les maronites du littoral et de la montagne. La place Sassine, aujourd’hui Après l’assassinat de Béchir Gemayel, un monument trônera en plein milieu de la place, comme pour marquer de façon indélébile l’identité politique du quartier. Ce monument a été restauré lors des travaux de rénovation de 1997 et, de nouveau, l’eau coule à flot à la fontaine qui sous-tend l’édifice. D’ailleurs, depuis le 14 septembre dernier, la place Sassine affiche haut et fort sa couleur. En effet, lors de la messe en souvenir de la mort de Béchir Gemayel, des milliers de supporters ont afflué dans le quartier en provenance de diverses régions libanaises. Signe des temps, des statuettes de saints surplombent la plaque commémorative des travaux de restauration de 1997, parrainés par M. Hariri… De nos jours, la place Sassine, c’est les feux rouges qui fonctionnent quand ils en ont envie et des conducteurs qui les respectent au gré de leurs humeurs ; c’est de grands immeubles récents affichant un laconique «à vendre» et des immeubles gris-beige trapus, datant des années soixante. La place Sassine, c’est aussi de très beaux trottoirs pavés de rouge-blanc-noir, tellement élevés qu’un enfant de trois ans a du mal à les escalader – ils doivent probablement constituer la solution à l’envie inhérente à tout Libanais de se garer sur le trottoir. La place Sassine, c’est là où on vient boire un verre, à une heure du matin, au retour d’un festival d’été et où on emmène les enfants voir le gigantesque sapin de Noël. La place Sassine aujourd’hui, c’est pour faire un peu tout : du shopping aux formalités en passant par l’ouverture d’un compte en banque, tout, sauf dormir, en particulier les soirs de match de basket-ball. C’est surtout à éviter entre midi et quatorze heures, au risque d’y passer le reste du temps bloqué dans un embouteillage. Et c’est tellement agréable les dimanches après-midi, pour la promenade ou pour montrer au cousin venu des États-Unis qu’on est quand même très heureux, ici au Liban. Et civilisés, de surcroît. Joyce LIYAN
À force de faire partie de notre univers quotidien, certains lieux ou places publiques en sont presque devenus banals. Chaque coin de rue a cependant son rythme et son histoire, à travers lesquels se profile notre réalité. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un regard sérieux sur les ruelles et quartiers du Grand-Beyrouth. La place Sassine, à Achrafieh, constitue incontestablement l’un de ces lieux publics qui ne sauraient passés inaperçus. Au tout début, il n’y avait presque rien, juste quelques épis de blé et deux mûriers. Il y avait surtout une grande maison au balcon vert, avec un dattier planté au beau milieu du jardin. Puis il a fallu vendre les terres. Le village de campagne devint l’un des faubourgs les plus huppés de la ville. En 1975, la guerre éclate. Le quartier résidentiel se transforme en...