Officiellement, sur le papier, ils n’existent pas. Dans la réalité, l’économie américaine ne peut plus se passer de ses millions d’immigrants illégaux, au point que les services d’immigration préfèrent fermer les yeux. Cette «armée» de l’ombre, originaire surtout d’Amérique latine mais aussi d’Asie ou d’Afrique, est devenue un précieux réservoir de main-d’œuvre pour un pays qui tourne à plein régime, avec une croissance sans précédent (5 %) et un taux de chômage «symbolique» de 4 %. Selon les hasards du moment, Vicente S., 31 ans, lave des voitures, livre des fruits et légumes ou travaille sur un chantier. Venu illégalement du Mexique en 1994, il vit au jour le jour à New York, sans papiers et sans illusion. «Dans mon pays, j’ai une profession, technicien agricole», raconte-t-il dans un anglais hésitant. «Ici, je fais n’importe quoi pour survivre», ajoute-t-il, assis à sa table de cuisine, dans un petit appartement de Brooklyn, un des fiefs multi-ethniques de New York. Comme 21 millions de ses concitoyens, Vicente a quitté le Mexique pour la promesse d’un monde meilleur. «Dans mon pays, tout le monde ne parle que de l’Amérique», se souvient-il. Le jeune immigrant a payé 700 dollars les services d’un passeur et franchi à pied, sous un soleil de plomb, la frontière séparant le Mexique de l’Arizona (sud des États-Unis). Aujourd’hui, il devrait probablement débourser 2 000 dollars pour le même «transfert». Armé de ses diplômes et de sa bonne volonté, il a décidé de tenter sa chance à New York, la plus grande ville américaine. En vain. «À chaque fois qu’une entreprise est prête à m’employer définitivement, je ne peux pas fournir de carte verte (Green Card ou permis de séjour permanent, le sésame américain)», dit-il. Depuis six ans, Vincente passe donc d’un petit boulot à un autre, pour un maigre salaire de cinq dollars l’heure, parfois moins. Sans lui et les quatre à six millions d’autres sans-papiers présumés aux États-Unis, l’Amérique aurait sans doute quelques problèmes. «Regardez autour de vous : qui garde les enfants à domicile, lave la vaisselle dans les restaurants, travaille dans les épiceries ?», demande Ariadna Renteria, avocate à la Legal Aid Society, une association new-yorkaise de soutien juridique. «Vous ne trouverez aucun citoyen américain prêt à travailler pour moins de dix dollars de l’heure, sans compter les charges sociales, soit un salaire brut de 15 dollars», ajoute-t-elle. À New York, le plus grand melting-pot du monde, 40 % de la population – 7,4 millions d’habitants – est étrangère, qu’il s’agisse de ressortissants de la République dominicaine (390 000), de l’ex-Union soviétique (230 000) ou de Mexicains (133 000). De fait, les sans-papiers – 50 % de la communauté mexicaine à New York, selon Ariadna Renteria – peuvent vaquer à leurs occupations, dans une économie parallèle, sans grand risque d’être inquiétés. «Il n’y a pas d’arrestations. Les services d’immigration sont trop occupés avec les naturalisations», estime Cambao Deduong, directeur adjoint de l’association chinoise Chinatown Manpower Project à New York. Les services américains d’immigration (INS) sont tout aussi explicites. «Le marché draine des gens vers des emplois. L’INS a choisi de concentrer ses actions sur les étrangers délinquants», relevait récemment un commissaire adjoint de l’INS, Robert Bach, dans le New York Times. Dans ce contexte, nombre d’immigrés illégaux peuvent louer un appartement à leur nom, tel Vicente, recevoir des fiches de paie, payer des impôts sans avoir de papiers en règle. Face à ce paradoxe, les syndicats américains, longtemps réticents, commencent à suggérer une amnistie. Les deux candidats à la présidence, le démocrate Al Gore et son adversaire George Bush, préfèrent quant à eux cultiver le flou... contre l’ouverture des frontières, pour l’immigration légale.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Officiellement, sur le papier, ils n’existent pas. Dans la réalité, l’économie américaine ne peut plus se passer de ses millions d’immigrants illégaux, au point que les services d’immigration préfèrent fermer les yeux. Cette «armée» de l’ombre, originaire surtout d’Amérique latine mais aussi d’Asie ou d’Afrique, est devenue un précieux réservoir de main-d’œuvre pour un pays qui tourne à plein régime, avec une croissance sans précédent (5 %) et un taux de chômage «symbolique» de 4 %. Selon les hasards du moment, Vicente S., 31 ans, lave des voitures, livre des fruits et légumes ou travaille sur un chantier. Venu illégalement du Mexique en 1994, il vit au jour le jour à New York, sans papiers et sans illusion. «Dans mon pays, j’ai une profession, technicien agricole», raconte-t-il dans un...