Le titre de cet ouvrage1, signé Erich Fromm et dont le maître d’œuvre est Gérard D. Khoury, peut d’emblée paraître provocateur voire inconoclaste. L’écrivain et l’historien que nous connaissons et dont nous apprécions les écrits a voulu, ce faisant, rendre hommage au grand psychanalyste que fut Erich Fromm qu’il a connu de près durant de longues années. Le sous-titre de l’ouvrage : «Pour une autre approche de la psychanalyse» traduit moins une position hostile à la pensée freudienne qu’une volonté d’élargissement de la pratique analytique dans une perspective humaniste. Les deux premières parties du livre sont de la plume même de Fromm : ce sont des articles et des conférences de la fin des années cinquante. Les deux autres reproduisent, l’une un très long entretien ayant eu lieu à Locarno en 1978-79 entre le psychanalyste et Gérard Khoury, et l’autre une table ronde sur l’actualité d’Erich Fromm, avec l’intervention de Jacques Roland, de Jean-Michel Hirt et de Gérard Khoury, datant de février 2000. L’intérêt de cet ouvrage, paru en une fin de siècle propice à l’établissement de bilans dans divers domaines du savoir, est de réhabiliter la pensée de Fromm longtemps considérée comme dissidente, et de montrer combien, il y a déjà près de quarante ans, la psychanalyse dite orthodoxe pouvait prêter le flanc à des critiques provenant de ses propres adeptes ou de divers hommes de science. Fromm met l’accent sur l’apport du social dans les déterminations du psychisme inconscient du sujet, rejoignant en cela, sans pour autant adhérer au mouvement culturaliste, les théories de Harry Sullivan et de Karen Horney. Comme il reproche au Freud des premières théories sur les pulsions, son biologisme excessif. Plus encore, l’auteur, qui se situe résolument dans une mouvance humaniste et dans son désir de lutter contre tout ce qui peut aliéner l’être humain, met en cause les abus de la pratique analytique et les dérives du transfert. Il propose à la fois un renouveau de la théorie de la pratique analytique et les dérives du transfert. Il propose à la fois un renouveau de la théorie de la pratique et de la conception même de la thérapie. Il dénonce aussi la soumission dans laquelle le psychanalyste peut placer l’analysant par le seul jeu du transfert. Je pense à cet analyste qui oblige sa patiente à effectuer ses quatre séances au cours d’une même journée, parce que cela convient à son propre horaire! Fromm conteste aussi le prix exorbitant que certains psychanalystes demandent à leurs patients qu’ils justifient toujours à leur gré. Il écrit, en réponse à la question qu’on lui pose sur la valeur de l’argent dans la relation de l’analyste et du patient : «C’est une escroquerie pure et simple ! Une ridicule rationalisation. Ils prétendent que le patient doit faire un sacrifice sinon l’analyse ne marcherait pas. Un homme riche ne pourrait jamais aller au paradis, car même si vous lui faites payer 200 dollars de l’heure, cela ne constituerait pas un sacrifice suffisant pour lui. Ce qui compte en réalité, c’est la profondeur et la qualité du patient et non l’importance de ce qu’il débourse» (p. 159). L’ouvrage constitue une véritable mine de sujets à réflexion, en cette période de controverses et de remises en question. Il faut savoir gré à Gérard Khoury d’avoir publié ces inédits de Fromm et de nous avoir surtout fourni la lettre de son propre entretien avec lui et la table ronde finale, si vivante et si riche d’évocations et d’associations. La psychanalyse a toujours fait bon ménage avec les attaques qu’elle subit. Elle sait par essence qu’elle dérange et inquiète parce qu’elle subvertit le discours habituel. C’est pourquoi s’organise en permanence une sorte de résistance à la résistance à la psychanalyse. Et quand un Debré-Ritzen parle «d’imposture» ou qu’un Nathan Stern parle de «fiction psychanalytique», quand les tenants du comportementalisme et les fanatiques des neurosciences fourbissent leurs amres, une Élisabeth Roudinesco monte au filet avec son «Pourquoi la psychanalyse ?». Mais ne faut-il pas qu’une parole contestataire soit parfois entendue pour que, justement, le navire analytique, toutes voiles dehors, continue à fendre les flots et à parcourir les océans, contre vents et marées, pour toujours arriver à bon port ? Mounir CHAMOUN 1) Fromm Erich (2000), Revoir Freud. Pour une autre approche de la psychanalyse. Paris, Armand Colin, 220 p.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le titre de cet ouvrage1, signé Erich Fromm et dont le maître d’œuvre est Gérard D. Khoury, peut d’emblée paraître provocateur voire inconoclaste. L’écrivain et l’historien que nous connaissons et dont nous apprécions les écrits a voulu, ce faisant, rendre hommage au grand psychanalyste que fut Erich Fromm qu’il a connu de près durant de longues années. Le sous-titre de l’ouvrage : «Pour une autre approche de la psychanalyse» traduit moins une position hostile à la pensée freudienne qu’une volonté d’élargissement de la pratique analytique dans une perspective humaniste. Les deux premières parties du livre sont de la plume même de Fromm : ce sont des articles et des conférences de la fin des années cinquante. Les deux autres reproduisent, l’une un très long entretien ayant eu lieu à Locarno en...