Alors que le dernier album d’Astérix réalise des records de vente en Allemagne, un groupe de très sérieux professeurs d’histoire antique allemands s’est décidé à afficher publiquement sa passion secrète pour le célèbre Gaulois. Dans un ouvrage de 250 pages, Astérix et son temps, une dizaine de chercheurs se penchent sur les fondements historiques des aventures d’Astérix et Obélix, dont ils n’hésitent pas à se reconnaître comme des inconditionnels. « Pendant longtemps en Allemagne, il n’était pas politiquement correct, dans le milieu des archéologues et des chercheurs en histoire antique, d’évoquer les albums d’Astérix. Ce n’était pas une lecture assez sérieuse », affirme le professeur Kai Brodersen, qui a dirigé l’ouvrage. Et pourtant, « à côté des anachronismes délibérés et des clins d’œil au monde moderne, il y a là une foule d’informations exactes sur l’Antiquité », souligne-t-il. Dans sa contribution, Ulrich Sinn, professeur d’archéologie à Wurtzbourg, se souvient comment la publication en 1972 d’Astérix aux Jeux olympiques avait créé un climat de suspicion parmi les archéologues allemands fouillant le sanctuaire grec d’Olympie. Qui, en effet, avait bien pu informer les auteurs d’Astérix de l’existence d’un bâtiment, présent dans la BD et situé à un endroit tenu secret qu’ils s’apprêtaient à fouiller? Le mystère ne fut pas résolu et ceux qui s’interrogeaient n’en faisaient état qu’à demi-mots, de peur d’avouer qu’eux aussi avaient lu l’album. Faire vibrer la fibre régionaliste Autre révélation : le fils d’Obélix ne prenait pas les Romains pour des fous, bien au contraire. Kai Brodersen en veut pour preuve une plaque votive d’origine gauloise retrouvée dans le Palatinat, écrite dans un excellent latin par un certain Andossus à son père « Obelexxus » et dédiée, non au dieu gaulois Toutatis, mais au dieu romain Mars... Pour Brodersen, 42 ans, nourri comme beaucoup d’Allemands dès son plus jeune âge à la potion magique des aventures d’Astérix, leur grand mérite est d’avoir, « bien mieux que bien des publications scientifiques, contribué à faire connaître le monde antique à un large public ». C’est que les irréductibles Gaulois sont très appréciés outre-Rhin. Le marché germanophone représente leur plus important débouché à côté du marché francophone. En Allemagne, leurs aventures sont également traduites dans de nombreux dialectes régionaux, du souabe au bavarois, en passant par le frison. Les Éditions Egmont Ehapa, détentrices des droits pour la version allemande, se frottent les mains à chaque nouvel album. Le dernier en date, Astérix et Latraviata, a battu tous les records de lancement d’un album d’Astérix: plus de 1,8 million d’exemplaires écoulés en un mois et demi. En France, la barre des deux millions a été atteinte en dix jours. « D’après nos études de marché, Astérix fait vibrer la fibre régionaliste des Allemands. Le thème du petit village gaulois qui résiste aux Romains a beaucoup de résonance dans un pays fédéral comme l’Allemagne », souligne Christina Godau, porte-parole des Éditions Ehapa. Par exemple, « l’identification régionale d’un Badois face à un Wurtembergeois ou d’un Prussien devant un Bavarois peut être beaucoup plus forte que la confrontation Paris/Province en France », précise-t-elle. Depuis 1968, date de parution du premier album, 87 millions d’Astérix ont été vendus en langue allemande. Un chiffre qui réjouit Kai Brodersen, titulaire de la chaire d’histoire antique à l’Université de Mannheim (centre-ouest) : «Cela crée chaque année de nouvelles générations d’étudiants qui viennent s’asseoir sur les bancs de mes séminaires».
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