« La francophonie n’est pas seulement une langue à partager, mais, au travers de ce partage de langue, c’est un monde et une signification du monde qui sont donnés à partager. Le “travail de francophonie” consiste précisément à faire partager ce monde. » Anne Honymes Sur la carte de la francophonie, les chemins de l’esprit sont brouillés. De sommets en célébrations, la mémoire des participants a définitivement gommé ce qui pourtant lui a donné naissance et en constitue les fonts baptismaux : le fait que la France ait une dette coloniale à l’égard des peuples qu’elle a colonisés. Née donc dans le bruit et la fureur de la montée de la France puissance d’empire – elle se place au IXe Sommet de Beyrouth sous le signe du « Dialogue des cultures » ! Comble d’ironie d’une appellation qui transforme la dette coloniale de la France en dette de reconnaissance des peuples anciennement colonisés… d’avoir été francophonisés ! « Rien n’est intéressant à exprimer que ce qui ne se conçoit pas bien », proclamait Francis Ponge au seuil de sa Méthode. Il en va ainsi du « Dialogue des cultures. » Il serait intéressant de s’interroger sur cela même qui ne se conçoit pas bien dans ce « dialogue » ! Ponge, toujours lui, poursuivait : « Que ce qui ne se conçoit pas bien s’enonce clairement. » Tout un programme qui l’obligea presque toujours à « parler contre les paroles » simplificatrices que celles-ci tentent d’imposer. C’est que la définition du dialogue ne postule pas l’égalité des participants dès lors que pouvoir et parole ont partie liée. Un dialogue en effet se noue toujours à partir des valeurs de « positions de dialogue » qui se distribuent, eux, au gré de la « puissance » de chacun. Et le dialogue des cultures prêché par le IXe Sommet de Beyrouth n’échappe pas à cette règle. C’est ainsi qu’à Berne, à un mois de ce Sommet, les élus de l’Assemblée parlementaire de la francophonie ont adopté une résolution imposant à ses États membres de promouvoir « l’emploi obligatoire » du français dans leur activité diplomatique, tout comme elle leur demande dans la même résolution de « prendre toutes les mesures pour maintenir le français comme langue officielle et langue de travail, sur pied d’égalité avec l’anglais dans les organisations et institutions internationales. » Les mots sont sans équivoque, puisque cette même résolution stipule que les gouvernements et les Parlements doivent « donner instruction à tous leurs représentants de s’y exprimer en français » ! * * * Le « monde » de la francophonie est lui-même composé de trois mondes hiérarchisés, selon la place qu’y occupe la langue française. Le premier est le « monde métropolitain » ou « impérial. » C’est le « monde des autres mondes. » Lma langue française y est tout à la fois « langue native », et donc langue de soi et langue d’État, et, comme langue d’empire, langue des autres mondes soumis au joug colonial (sous mandat ou protectorat). Le second monde partage avec le premier le trait de la nativité lingusitique. Mais le français n’est pas, de ce monde, la seule langue native et ne constitue donc pas sa seule langue d’État. Il partage avec une autre langue ce statut contre laquelle il se trouve en position de résistance et de lutte. Ici, « la défense et l’illustration » du français relève de la résistance, puisque les vicissitudes de l’histoire ont inscrit le français comme langue de « recours » contre l’envahissement de la langue de l’autre. C’est le cas de pays comme la Suisse, la Belgique et surtout le Canada. Le troisième (qui corresponde, à quelques variantes près, à l’ancien domaine colonial de la France) est en lui-même un monde bigarré, hétéroclite, hétéroguène. Il ne fait système – en regard de la francophonie, notre propos – que du fait de la politique coloniale de la France. Originairement externes/étrangers au français, les peuples de ce tiers-monde ont été inclus de force dans le système de la francophonie. C’est ainsi que la langue de l’autre leur est advenue comme langue de soi et langue d’État, à défaut comme seconde langue d’État, en tout cas comme langue véhiculaire. On nous objectera que c’est le passé. Que la France d’aujourd’hui s’est départie de son image de puissance d’empire et aue la francophonie, perçue peut-être à ses débuts comme véhicule lui permettant de continuer à reconduire son influence d’empire, s’est affranchie de cette vision. Voire ? L’histoire revisitée permet d’en douter. Sinon, comment expliquer cette volonté qui a travaillé la France depuis qu’elle a perdu son empire de le sauvegarder ? Comment rassembler ce que l’histoire a dispersé ? Comment retrouver l’empire après en avoir perdu les moyens ? Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France aura essayé « l’Union française » (1944), la « Communauté franco-africaine » (1958), les « Sommets annuels » (à partir de 1973) d’où devaient s’engendrer la francophonie actuelle et ses sommets. Entreprise de rassemblement d’autant plus urgente et nécessaire que le français est furieusement tenaillé par l’anglo-américain en montée de seule langue d’« empire du monde. » Reste la question ! Comment concevoir à l’ombre d’une puissance en nostalgie d’empire un « dialogue des cultures » ? Question à laquelle répond en éc ho une autre : Peut-on échapper, dans le monde et le siècle qui sont les nôtres, au recours à une langue d’empire ? Roger NABAA
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