Derrière la vitrine, les yeux fixes du masque gabonais plongent dans la plus profonde intimité du visiteur. À ses côtés reposent des peignes congolais et des statuettes de Côte d’Ivoire. Jean-Paul Barbier-Mueller a choisi d’exposer, dans son musée de Genève, une sélection d’objets et de statues de ce qu’il appelle la « Beauté africaine », sélectionnés selon son goût propre, ses « coups de foudre ». L’un des plus importants collectionneurs privés d’arts primitifs au monde a délibérément pris le parti de l’esthétique sur le savoir, la fonctionnalité. Ainsi, un masque gabonais des Mahongoué, en bois recouvert de minces fils de laiton, côtoie un chasse-mouches congolais, un petit mortier à tabac représentant un homme bien membré, à la tête volontairement aplatie, ou des statuettes d’époux de « l’autre monde » du peuple baoulé de Côte d’Ivoire. Dans la tradition baoulé, une fois par semaine, l’époux ou l’épouse doivent honorer de leurs prières la statuette symbolisant le partenaire avec qui ils ont vécu, mariés, dans l’autre monde, avant leur venue sur terre. Jean-Paul Barbier-Mueller ne cache pas sa satisfaction d’exposer deux statues Nok en terre cuite, d’un mètre de haut environ, en provenance de l’État de Sokoto, dans le nord du Nigeria. Ces œuvres, vieilles de 200 à 300 ans avant J-C, sont le résultat de pillages dans cet État, désormais soumis à l’application rigoureuse de la loi islamique, la charia, ayant récemment condamné des femmes à la lapidation pour adultère. « J’ai acheté l’une d’elles avec un certificat du musée de Lagos. Cela m’a coûté 3 000 dollars de plus. Toutes les deux ont été exportées légalement », précise le collectionneur. À ce propos, Jean-Paul Barbier-Mueller fustige ces musulmans extrémistes qui favorisent, contrôlent et perçoivent des prébendes sur les fouilles archéologiques dans le nord du Nigeria, tout en se voulant les défenseurs zélés de la charia, bannissant une quelconque représentation corporelle. « Ce sont les mêmes qui ont détruit les bouddhas de Bamyan en Afghanistan », s’insurge-t-il avant d’insister sur le fait qu’il n’a nullement l’intention de restituer ces statues au musée de Lagos, et moins encore à l’État du Sokoto qui les détruiraient. En inaugurant sa nouvelle exposition au cœur de la vieille ville de Genève, Jean-Paul Barbier-Mueller se défend de vouloir commettre le moindre crime de « lèse-ethnologie ». « Je refuse la querelle entre esthétisme et fonctionnalité », explique-t-il. « Je ne reprocherais jamais à un Japonais d’apprécier un crucifix pour sa beauté, même s’il ne connaît pas sa fonction religieuse », ajoute-t-il. Pour cette exposition dont la durée n’est pas encore fixée mais qui devrait se prolonger jusqu’en mars 2003, Jean-Paul Barbier-Mueller a sélectionné parmi les quelque 7 000 objets de sa collection, ceux pour lesquels il a éprouvé un « véritable coup de foudre. » « Mon goût va plutôt vers les objets abstraits, très simples. J’ai le sentiment du sublime », dit-il. Au sous-sol de son musée, le collectionneur expose plusieurs pièces en provenance d’îles de l’océan Pacifique dont une palette de danse en bois, en forme de pagaie, provenant de l’île de Pâques. Un objet qu’il a récemment acquis aux enchères pour la somme de 423 700 dollars. Jean-Paul Barbier-Mueller vient de faire don à la France de plusieurs sculptures et bijoux d’Insulinde qui doivent rejoindre vers 2005 le futur musée des arts primitifs du Quai Branly à Paris, voulu par le président Jacques Chirac. Une partie des chercheurs de l’actuel Musée de l’homme, à Paris, refuse de voir les 300 000 pièces des collections d’ethnologie de leur établissement dispersées entre ce futur musée pour celles venant d’Afrique, d’Océanie et des Amériques, et celui de l’Europe et de la Méditerranée, qui doit être construit à Marseille d’ici à 2008, pour celles venant d’ailleurs.
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