« Je suis musicien, point. » Toufic Farroukh aurait aimé n’avoir rien à ajouter à cette affirmation. Qu’il laisse parler sa musique et qu’on l’écoute, sans lui imposer d’autres questions et explications supplémentaires. Dialogue difficile avec un musicien point bavard, qui se contenterait bien d’être musicien. Il est en effet musicien, ça, tout le monde le sait, tout le monde le sent et l’entend. Depuis 1994, date de sortie de son premier CD Ali on Broadway, Toufic Farroukh a marqué de son empreinte et de sa présence le monde musical infiniment diversifié du jazz. Perfectionniste, toujours, souvent impatient, il semble sans sa musique presque privé de ses mots et pressé de repartir. La montre posée sur la table, comme un ultimatum lancé aux curieux que nous semblons être à ses yeux perçants et qui veulent en savoir plus, il lance à chaque question un regard étonné, voire embêté. Curieux ? Pas vraiment, plutôt intéressés par le parcours de ce Libanais qui se définit comme un citoyen, point. Citoyen du monde de la musique, sa géographie, son univers et son langage. « Je me sens comme un musicien vivant à Paris. C’est une ville que j’ai choisie, qui est généreuse. J’ai construit là-bas un petit coin pour moi. » Installé depuis 1984 dans cette ville qui l’inspire, il étudie la musique durant six ans à l’École normale supérieure de Paris. Compositeur et musicien, il a porté très jeune son choix sur le saxophone. « C’est mon frère aîné qui l’a choisi pour moi ! Je l’ai aimé d’abord pour sa forme, puis, plus tard et en découvrant le jazz, pour le son qui s’en dégageait. » Le son, il va très vite le modifier, lui donner une forme, une raison, une vie et des couleurs. « Je suis un musicien libanais qui s’inspire de tout ce qui l’entoure et surtout l’atmosphère. Pour moi, l’Orient, c’est le cœur et le jazz, le cerveau, la culture. Ma musique est le rapport entre les deux, si j’ose dire. » Improvisation et perfectionnisme Cette musique qu’il crée avec une passion contrôlée et des improvisations réfléchies, il va la déposer sur des films, « une approche différente car le sujet est là. Ma musique devient le côté subjectif qui vient s’ajouter à l’image », des chorégraphies et des ballets, et bien sûr des CD, trois jusqu’à présent. « J’écris rapidement, un mois peut me suffire, c’est la réalisation qui prend du temps. » Outre Ali on Broadway, il y aura Little Secrets en 1998 et enfin Drab Zeen en 2002. « J’écris en fonction des musiciens, avoue-t-il, je les choisis en fonction du projet. C’est comme un livre, lorsqu’on choisit les personnages. Pour certains, nous avons fait la route ensemble. » Une route enrichie de rencontres, de voyages et de dialogues différents autour d’une musique jouée en studio puis en concert et dont il dit : « Les deux sont très complémentaires. J’aime le côté vivant et réel du concert, on ne sait pas où l’on va, contrairement au studio. » Un grand nombre d’heureux privilégiés auront la chance de voir ses concerts dans les différentes capitales européennes. « J’ai joué “ Drab Zeen ” pour la première fois en Hollande », précise-t-il. Précision qui souligne à la fois le langage universel de sa musique et la négligence d’un pays qui ne devrait pas tarder à lui faire honneur. « On m’a dit une fois, poursuit-il, que je joue avec le même accent avec lequel je parle. » Un accent fait de liberté, de mélanges de genres, d’instruments, d’improvisation en même temps que d’une rigoureuse construction musicale ; un accent pétri enfin de perfectionnisme et de tolérance qui se laisse entendre et savourer dans ces trois réalisations. « Ce qui m’importe, c’est que ce disque arrive vers les autres et qu’ils l’acceptent, qu’ils le fassent entrer chez eux. En l’écoutant, en le faisant écouter, ils continuent le travail et le chemin. Mon CD n’est pas un produit à vendre, bien que ce soit important, mais j’essaie toujours d’arriver là où les autres ne m’attendent pas. » Toufic Farroukh lance enfin un ultime regard sévère vers sa montre qui l’attend et le bouscule, une heure déjà que le musicien point parle malgré lui. « La musique ne se comprend pas, elle se sent. » Alors, on le laisse repartir, la montre au poignet, et l’on retrouve les confessions de son CD Drab Zeen dédié à l’ami perdu Joseph Sacre, le Blues for Ali, encore lui, « personne, une ombre, un double » qui semble avoir quitté Broadway pour le fameux Land of Milk and Honey et l’on se laisse envoûter par cette musique aux sonorités nouvelles et surprenantes. Et l’on sent. Toufic Farroukh, un musicien point ? Plus encore, un grand musicien. Carla HENOUD
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats « Je suis musicien, point. » Toufic Farroukh aurait aimé n’avoir rien à ajouter à cette affirmation. Qu’il laisse parler sa musique et qu’on l’écoute, sans lui imposer d’autres questions et explications supplémentaires. Dialogue difficile avec un musicien point bavard, qui se contenterait bien d’être musicien. Il est en effet musicien, ça, tout le monde le sait, tout le monde le sent et l’entend. Depuis 1994, date de sortie de son premier CD Ali on Broadway, Toufic Farroukh a marqué de son empreinte et de sa présence le monde musical infiniment diversifié du jazz. Perfectionniste, toujours, souvent impatient, il semble sans sa musique presque privé de ses mots et pressé de repartir. La montre posée sur la table, comme un ultimatum lancé aux curieux que nous semblons être à ses yeux perçants et qui veulent...