Par Romano PRODI, président de la Commission européenne Au moment où les nuages se sont encore accumulés sur la région du Golfe, au moment où le désespoir, la douleur et la colère paraissent s’être emparés des peuples israélien et palestinien pourtant appelés à vivre ensemble et côte à côte, et alors que la commémoration du 11 septembre vient d’inviter une nouvelle fois chacun de nous à prévenir un hypothétique « choc des civilisations », le dialogue entre peuples et cultures occupe de plus en plus de place dans l’action extérieure de l’Union. Le paradoxe, lié au décalage avec la situation immédiate, n’est qu’apparent tant l’ampleur du défi exige l’urgence. Tout autour de la Méditerranée en effet, il s’agit que chacun d’entre nous vive avec son temps et les valeurs communes dont celui-ci est porteur, tout en restant fidèle à ce qui fonde son identité. Nous devons refermer ensemble les fractures en Méditerranée, que l’histoire nous a léguées, pour faire des relations euro-méditerranéennes le symbole et le modèle d’un monde apaisé et plus équitable. * * * Le processus en cours d’unification du continent européen nous offrira l’occasion unique de repenser nos relations avec tous nos voisins, de la Russie à la Méditerranée, ainsi que nos politiques à leur égard. L’afflux d’immigrés nous oblige également à trouver de nouveaux équilibres et de nouvelles voies d’organisation de nos sociétés. Quant à la globalisation, elle constitue à la fois une grande opportunité pour le développement et un défi parfois décourageant, en particulier pour les plus vulnérables. Dans ces conditions, le dialogue politique et économique a besoin d’être étayé par un dialogue culturel, susceptible de devenir un puissant instrument pour influencer la marche des événements. Après le 11 septembre 2001, de nombreuses voix se sont élevées en faveur d’un dialogue entre les cultures et les sociétés. L’Union européenne, et en particulier la Commission, a reconnu l’importance d’un tel dialogue bien avant ce 11 septembre. Désormais, le besoin et la nécessité d’agir sont devenus urgents. Toutefois, le dialogue ne doit pas être considéré «uniquement » comme une action extérieure, par-delà les frontières de l’Union : il doit commencer ici, en Europe même, au cœur de nos villes, où trop souvent l’emportent l’intolérance et le refus réciproques. Nous devons redécouvrir et mettre en valeur notre héritage culturel commun, dans une perspective de compréhension et de respect mutuels. Nous devons absolument le faire en raison du risque toujours plus grand de rupture idéologique et culturelle, non seulement entre l’Europe et le monde arabo-musulman, mais aussi au sein même des sociétés européenne et arabo-musulmane. * * * C’est pourquoi notre objectif est de développer une relation spéciale entre l’Europe et la Méditerranée et d’utiliser tous les instruments disponibles pour renforcer le partenariat euro-méditerranéen. La Commission est ainsi à l’origine d’une série d’initiatives et de programmes destinés à promouvoir une meilleure connaissance réciproque – tant au sein de l’UE qu’au-delà de ses frontières, et en particulier à l’intention de son voisinage méditerranéen. À titre d’exemple, nous avons récemment décidé d’étendre à nos partenaires méditerranéens notre programme TEMPUS d’échanges universitaires et nous examinons la possibilité de faire de même avec les programmes axés sur la formation professionnelle et permanente. D’autres projets sont en cours de concrétisation. Il s’agit par exemple de la Fondation euro-méditerranéenne pour le dialogue entre les cultures, dont le principe de la création a été approuvé par les 27 ministres des Affaires étrangères à la Ve Conférence euro-méditerranéenne tenue à Valence. Cette fondation aura à œuvrer avec diverses institutions de la société civile, qu’elles soient publiques ou privées, nationales ou internationales, pour assurer consistance, cohérence et continuité à des initiatives comme la Conférence sur le dialogue interculturel tenue en mars dernier à Bruxelles, ou le programme de bourses d’études de type Fullbright dont la mise en place est en bonne voie. Nous avons également pris l’initiative de constituer un groupe des sages qui travaillera en ce sens. Ce groupe devra me faire un rapport d’ici à la fin de l’année, notamment sur les conditions d’un nouvel élan du dialogue culturel euro-méditerranéen ainsi que sur les orientations concrètes d’une approche rénovée de la coopération culturelle. Ce faisant, il ne s’agit pas d’organiser seulement d’autres longues séries de conférences et de séminaires. Ce que nous voulons, c’est ouvrir un nouveau chapitre de la coopération euro-méditerranéenne, qui trouve une nouvelle inspiration dans ces occasions de rencontres et d’évaluation partagée. Ces actions ne seront couronnées de succès que si nous sommes également capables de réfléchir avec clarté sur les fondements de nos cultures, et surtout sur les trois grandes religions qui sont nées dans le bassin méditerranéen. Si l’on ne peut nier que ces religions ont été historiquement à l’origine de conflits, parfois de guerres sanguinaires, elles ont aussi été – et demeurent – des sources d’espérance, de créativité et de sagesse. Les religions peuvent, et doivent même, contribuer de façon décisive à nos efforts communs pour rassembler tous les peuples riverains de la Méditerranée. Cependant, les civilisations et les relations entre cultures ne peuvent être limitées ni expliquées en termes exclusivement religieux. Les lignes de fracture sont essentiellement dues à l’injustice, à la pauvreté, aux disparités économiques. Et tous ces problèmes doivent également être traités en tant que tels. Le dialogue entre les cultures n’est pas, et ne doit pas être ni un instrument de dialogue politique ni son succédané. Ceci serait contre-productif pour les deux dialogues. En revanche, il est vrai que si ce dialogue entre peuples et cultures s’inscrit au cœur des sociétés civiles, il peut contribuer à l’établissement d’un dialogue politique apaisé et fécond. Mais notre engagement va bien au-delà du secteur culturel. Le Conseil européen de Barcelone a ainsi approuvé la création d’un fonds permettant à l’Europe de jouer un rôle plus actif en matière d’investissement tant public que privé au sud de la Méditerranée. La Commission et la présidence espagnole avaient un objectif plus ambitieux, qu’il n’a pas été possible de concrétiser intégralement cette fois-ci, mais qui reste à l’ordre du jour. * * * Face à des situations comme celle qui existe au Moyen-Orient, l’Europe devrait lancer toute sa force politique, économique, d’imagination pour créer les conditions d’un dialogue. Ceci signifie évidemment bien plus que de servir d’intermédiaire pour un cessez-le-feu ou de livrer de l’aide humanitaire. Le véritable objectif doit être de se proposer comme médiateur pro-actif qui, agissant dans le strict respect de toutes les résolutions pertinentes des Nations unies, soit en mesure de conduire les parties opposées à examiner sous un jour différent l’ensemble des questions qui les divisent. Une solution durable au conflit ne peut être obtenue qu’au moyen d’un engagement collectif de l’Union européenne, des États-Unis, de la Russie, du monde arabe et d’Israël, et bien évidemment des Nations unies : il est clair qu’aucune démarche «unilatérale» ne saurait y conduire. * * * Le dialogue entre les cultures ne signifie pas un nivellement culturel sur les valeurs et les intérêts économiques de l’Occident. Il ne signifie pas davantage de devenir la victime passive des événements et d’accepter une homogénéisation culturelle où seules la volonté et les valeurs du plus fort prévalent. À cet égard, l’Union européenne constitue l’unique expérience heureuse de gestion démocratique d’intégration entre diverses cultures. Elle est la preuve qu’il existe une alternative à l’uniformité et à la suprématie culturelles. Le dialogue que nous voulons est un dialogue qui respecte les différentes cultures et les peuples qui en sont porteurs, pour autant que ces cultures assurent et respectent les droits fondamentaux de chaque être humain. Le temps est venu de se charger de nouvelles responsabilités et de montrer que la globalisation n’est pas nécessairement antinomique avec la diversité culturelle, la solidarité et des valeurs partagées. Elles peuvent et doivent coexister.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Par Romano PRODI, président de la Commission européenne Au moment où les nuages se sont encore accumulés sur la région du Golfe, au moment où le désespoir, la douleur et la colère paraissent s’être emparés des peuples israélien et palestinien pourtant appelés à vivre ensemble et côte à côte, et alors que la commémoration du 11 septembre vient d’inviter une nouvelle fois chacun de nous à prévenir un hypothétique « choc des civilisations », le dialogue entre peuples et cultures occupe de plus en plus de place dans l’action extérieure de l’Union. Le paradoxe, lié au décalage avec la situation immédiate, n’est qu’apparent tant l’ampleur du défi exige l’urgence. Tout autour de la Méditerranée en effet, il s’agit que chacun d’entre nous vive avec son temps et les valeurs communes dont celui-ci...