Ce soir, Lucullus dîne chez Lucullus. Adage fameux pour dire qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Et c’est pourquoi l’État choisit de combattre la morosité ambiante en se donnant lui-même en spectacle. Par des couacs internes aussi variés que successifs. À peine les deux têtes de l’Exécutif rabibochées, grâce à sa propre médiation, voilà que le chef du Législatif tempête contre les services. Sans du reste ménager les USA, mélange plutôt flatteur pour ses cibles locales. En effet, le président Nabih Berry, surpris du parachutage à l’AIB de l’universitaire palestinien Mazen Najjar, expulsé des USA, a poursuivi hier ses critiques à l’encontre des départements techniquement concernés. Il s’étonne qu’ils se fussent laissé circonvenir, alors que plusieurs États avaient notoirement refusé d’accueillir l’infortuné errant, accusé par Washington d’avoir partie liée avec l’intégrisme palestinien activiste. Cependant, M. Berry ne s’en prend pas au Palestinien, loin de là. Il souligne au contraire que ce n’est pas un apatride pour qu’on le ballotte de la sorte hors de son foyer natal. Laissant entendre par là que la responsabilité première retombe sur Israël, qui ne permet pas le retour dans les Territoires de l’intellectuel banni. Les explications du ministre des Transports, M. Nagib Mikati, ou de l’aviation civile ne satisfont pas le président de la Chambre. Qui s’en prend dès lors au gouvernement en tant que tel. En n’hésitant pas à parler de « complot », ou encore d’atteinte « à la dignité d’un pays, le Liban, qui a lutté et combattu pour la libération de la Palestine. » Bien entendu, les autres courants loyalistes voient dans la réaction de M. Berry une manœuvre tactique. À double objectif: gagner un tout petit peu de temps par rapport à l’obligation cyclique de s’en prendre à la Libye, à l’occasion de la commémoration de la disparition de l’imam Moussa Sadr. Et ensuite, faire sentir le boulet du canon sinon aux services en tant que tels, du moins à des rouages qui ne se montrent pas aussi bien disposés à l’égard de Aïn el-Tiné qu’à l’égard de Baabda. Mais est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? Les loyalistes cités répondent par l’affirmative. Car, avouent-ils crûment, ces éléments ont autant de potentiel... de services que, le cas échéant, de capacité de nuisance. C’est-à-dire qu’ils ont la latitude de faciliter ou d’entraver beaucoup de choses côté administrations ou gestion d’un quotidien politicien fait de menues faveurs çà ou là, de petites désignations, de formalités facilités, de prébendes, etc. Bref, toute une zone d’influence qui leur est propre, par les moyens dont ils disposent ou dont ils usent. Sans compter que, mieux que quiconque sans doute, ils sont en mesure d’ouvrir des dossiers, comme on dit, ou de les garder pudiquement sous le coude. Ce qui a son importance à un moment où nombre de politiciens font l’objet d’attaques ciblées, axées sur la corruption. Les responsables ont beau tenter de démontrer que tout s’est déroulé dans la plus parfaite légalité, M. Berry n’en démord pas. Il reproche au gouvernement de ne jamais rien savoir. Et de ne même pas lire la presse pour s’informer ! Reprenant de la sorte une antienne entonnée l’an dernier à la même époque... par le Premier ministre lui-même, qui dénonçait la fâcheuse habitude des services de procéder sans en référer. On retrouve donc, répétons-le, les mêmes sources de malaise étatique. Ce qui prouve, si besoin était, que les dirigeants eux-mêmes reconnaissent implicitement que le système est tronqué. Cependant, pour déjouer ce qu’ils qualifient de stratagème politique, les loyalistes ont décidé de ne pas polémiquer avec M. Berry. Et de se contenter des explications fournies par les Transports et par l’AIB. Ils ne veulent surtout pas paraître s’impliquer dans une joute opposant l’un des présidents à des services d’État. Car ils n’oublient pas que M. Berry reste en bons termes avec les décideurs. Ces loyalistes pensent que sans politiser l’affaire, leur cause est bonne. Ils font valoir que tout est en règle. En répétant les indications factuelles suivantes : – Un cadre de l’ambassade US a obtenu des autorités aéroportuaires une autorisation d’atterrissage pour un appareil privé, venant de Rome, affrété par l’Immigration US et transportant un particulier. – La tour de contrôle a demandé la liste des passagers, lors de l’entrée de l’avion dans le ciel libanais. Le nom du professeur Najjar, des États-Unis, lui a été communiqué. La Sûreté générale, relancée, a fait savoir qu’il n’y avait pas de problème d’accueil. Car l’homme disposait d’un visa régulier d’entrée et avait déjà visité le Liban, où sa sœur réside. Cependant, son séjour a été fixé à quelques semaines, pas plus. Et il s’est engagé à quitter le territoire libanais dans les meilleurs délais. Cela à cause des circonstances, dont son renvoi par Bahreïn. – Contrairement au bruit qui a couru, Najjar n’a pas été éjecté de l’avion au sol. Il en est descendu normalement, pour être accueilli par une escorte sécuritaire. Et l’appareil n’a pas redécollé en catastrophe. M. Berry n’a donc pas à craindre que cette opération serve de répétition, pour une éventuelle expulsion israélienne d’Arafat en direction de Beyrouth, capitale trop accueillante. Encore que, reconnaissent ces sources, il n’est pas du tout exclu qu’Israël ne cherche à nous larguer le Vieux, mais selon un scénario tout à fait différent. – En fin de compte, la loi donne au directeur de la SG un pouvoir de décision discrétionnaire dans des cas comme celui-ci. Et seul, du moins de l’avis de ces éminents juristes que sont les loyalistes, le chef de l’État peut poser des questions sur la manière de gérer ces problèmes. Pour les loyalistes, la loi a donc été respectée, jusque dans son esprit. Et dès lors, ils contre-interrogent M. Berry en lui demandant en substance : Si le professeur Najjar était arrivé à bord d’un vol ordinaire, y aurait-il eu tout ce tapage ? À quoi les berriyistes rétorquent, sommet de la francophone oblige, qu’avec des si, on peut mettre Paris dans une bouteille. Philippe ABI AKL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Ce soir, Lucullus dîne chez Lucullus. Adage fameux pour dire qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Et c’est pourquoi l’État choisit de combattre la morosité ambiante en se donnant lui-même en spectacle. Par des couacs internes aussi variés que successifs. À peine les deux têtes de l’Exécutif rabibochées, grâce à sa propre médiation, voilà que le chef du Législatif tempête contre les services. Sans du reste ménager les USA, mélange plutôt flatteur pour ses cibles locales. En effet, le président Nabih Berry, surpris du parachutage à l’AIB de l’universitaire palestinien Mazen Najjar, expulsé des USA, a poursuivi hier ses critiques à l’encontre des départements techniquement concernés. Il s’étonne qu’ils se fussent laissé circonvenir, alors que plusieurs États avaient notoirement...