« Seul, je suis seul, plus seul que jamais (...), il me faut chasser ce cafard persistant qui m’assiège ». Août 1927. Henri Groues, futur abbé Pierre, a quinze ans et dans ces Carnets intimes inédits publiés au Cherche-Midi, se plaint d’un sentiment de solitude qui ne le quittera jamais. À l’occasion du 90e anniversaire de l’abbé Pierre, Denis Lefèvre, auteur d’un livre sur Les combats d’Emmaüs, a rassemblé des extraits des carnets écrits par le jeune Henri de 1927 à 1937. On découvre un jeune garçon tourmenté, sensible à l’extrême, en manque d’amitié et d’amour, avide de sainteté, mais hésitant entre « l’adoration de Dieu » et « la vie active », d’une « ambition débordante » qui le « pousse » et l’« accable ». En 1929, il résume ses objectifs : « A/ devenir un saint. B/ avoir mon bac de rétho. C/ réaliser la “ hausse morale ” des Cigognes (groupe scout auquel il appartient, ndlr). D/ Soutenir Irigny (la maison familiale), y faire du bien. E/ aider les autres ». Après le bac, Il choisit finalement « la voie de la sainteté », la seule où « l’homme inquiet » « pourra être satisfait », écrit-il le 7 juin 1937. Il entre au monastère pour sept années (1931-1938), et dit « vouloir se nourrir de miettes» et «aspirer aux plus hauts sommets ». C’est ensuite à travers les textes écrits par l’abbé Pierre ou les entretiens qu’il a eu avec lui que l’auteur raconte le destin hors du commun de la personnalité préférée des Français : la Résistance, son évasion et la fuite à Alger. « Je serai marin, missionnaire ou brigand », répond-il à une voyageuse dans un train. « Avec le recul », il estime que la vie lui a permis de réaliser ces trois vocations : aumônier de la marine, missionnaire à travers les fondations et « suspect d’être brigand » pendant la Résistance. C’est l’action qui l’emporte. « Je ne l’ai pas choisi », dit-il. Toute sa vie sera, selon lui, « une suite de coups sur une boule de billard, sans que je puisse savoir où elle va m’envoyer ». Après un bref engagement politique, en 1945-46, c’est la création du mouvement Emmaüs, toujours « par hasard », après la rencontre d’un bagnard en 1947. Plus connue, la suite est devenue quasiment une légende, comme l’homme est devenu un mythe vivant, que des prises de position parfois maladroites n’ont pas écorné. Mais l’abbé est inspiré. Toute sa vie, il réagira en phase avec l’actualité, si ce n’est en avance. En 1965 par exemple, il a des accents prophétiques pour évoquer les dangers de la mondialisation, « l’évidence de ce globe humain rapetissé », écrit-il. Quelques phrases distillées ça et là révèlent l’homme derrière le personnage public : « Le renoncement, écrit-il en 1988 à l’occasion de ses cinquante ans de sacerdoce, à la tendresse d’une femme, de cela, j’ai éprouvé une souffrance constante, quotidienne, toute ma vie.»
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