PARIS - De Mirèse AKAR L’été, c’est la période où sont programmés à la sauvette les films jugés indignes de la rentrée de septembre, mais aussi quelques « blockbusters » américains assurés d’attirer leur lot habituel d’amateurs. En voici un, Lagaan d’Ashutosh Gawariker, mais façon Bollywood, ainsi qu’on appelle les studios de Bombay où prospère la première industrie cinématographique du monde. Huit cents films en sortent chaque année – il y en eut même 1 014 en 2001 ! – qui capitalisent quelque 150 millions de spectateurs par semaine dans le sous-continent indien. Des compagnies musicales financent à hauteur de 30% ces œuvres obéissant à des règles invariables, avec six séquences chantées et dansées qui agrémentent un récit manichéen à la trame convenue, le plus souvent une romance à l’eau de rose. Le film plaira si la bande originale a su plaire, et la vente de celle-ci précède la sortie en salles, amortissant le coût de la production. Une épopée rurale Sans y déroger complètement puisque six épisodes chorégraphiés – autant de merveilles évoquant le meilleur Busby Berkeley – émaillent les 3h40 que dure Lagaan, Ashutosh Gawariker s’arrange de diverses façons pour biaiser avec les sacro-saintes règles de ce cinéma codifié. Et d’abord par son choix de réaliser un film historique en costumes, ce que les foules indiennes n’apprécient pas spécialement. Le montage financier en fut d’ailleurs assez ardu, et c’est en fin de compte Aamir Khan, acteur idolâtré par les jeunes qui, cherchant à se revancher de récents et cuisants échecs, s’en fit le producteur et misa l’équivalent en roupies des six millions de dollars nécessités par les six mois de tournage de ce film-fleuve. Mais ce n’était pas investir à fonds perdus puisque vingt millions de spectateurs l’ont déjà vu et qu’une bande dessinée, best-seller en hindi et en anglais, figure parmi ses produits dérivés. Il est vrai que cette épopée rurale, située en 1893, 35 ans après la dernière grande révolte contre l’occupant britannique, a de quoi faire vibrer la fibre patriotique indienne. Les rajahs n’ont plus alors qu’un pouvoir nominal et, en échange de la protection qu’elle leur assure, la puissance colonisatrice lève un impôt, le « lagaan », que doivent acquitter tous les paysans. Cette année-là, les cultivateurs de la province de Champaner, au centre du pays, attendent en vain les pluies de mousson après avoir déjà pâti de la sécheresse au cours de la saison précédente. Une situation qui n’émeut pas outre mesure le tyrannique capitaine Russell, chef de la garnison britannique d’où sortent à heures fixes les sahibs blancs pour des parades dérisoires sur la terre battue. Arrogant et bravache, il propose un drôle de marché aux moricauds déguenillés : un match de cricket à l’issue duquel ils seront exonérés du « lagaan » s’ils sont vainqueurs ou en paieront trois fois le montant dans le cas inverse. L’union sacrée Défi relevé par le fougueux Bhuvan qui rameute tous les gaillards du village pour former l’union sacrée contre l’ennemi. Lequel sera en fait trahi de l’intérieur puisque la propre sœur de Russell, follement éprise du bel Indien, viendra en secret initier les néophytes au maniement de la batte. C’est sur trois jours que se disputera la partie : pas moins d’une heure de film, près de deux mois de tournage ! On pouvait parier d’avance sur une victoire des opprimés : ne faut-il pas en effet, sous peine de s’aliéner le public, un happy end dans la tradition bollywoodienne ? Mais en attendant, que de péripéties, que de rebondissements ! Les Anglais s’étaient juré de faire avaler aux culs-terreux leurs turbans, mais voilà que ces derniers leur font avaler leurs casquettes ! La morale est donc sauve, au terme d’une bataille non violente ! Il paraît que Tony Blair s’est fait projeter le film à Londres. Sans doute pour se laisser édifier !
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