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Actualités - Opinion

ANALYSE Les chaînons manquants de la stabilisation

Par Freddie BAZ Peut-on considérer la décennie qui vient de s’écouler comme celle des ajustements manqués ? C’est la question à laquelle répond Freddie Baz, conseiller du président de la Banque Audi, en conclusion du rapport trimestriel de la banque. Depuis 1992, la politique économique avait comme principal objectif la désinflation par le change à travers un ancrage nominal au dollar. La stabilité des prix et du change était indispensable pour permettre une remonétisation de l’économie, suite à l’inflation très forte des années 1980, une reprise des flux de capitaux externes et la hausse de l’épargne domestique. Des progrès économiques furent réalisés au cours de la première moitié de la décennie 1990, néanmoins l’incapacité du gouvernement à accélérer la génération des gains de productivité, la diversification de l’économie et le désendettement ont considérablement relativisé ces progrès, notamment sur le plan social, entraînant une faible résorption de la pauvreté et une augmentation du chômage. L’objectif de ce type de plan d’ajustement est d’importer la désinflation à travers une appréciation réelle du change. La perte de compétitivité externe qui en résulte est censée être compensée à terme par les gains de productivité consécutifs aux réformes structurelles. Ces plans comportent en général une phase intermédiaire délicate, au cours de laquelle la baisse des taux d’épargne et d’inflation, jointe à la hausse des taux réels, entraîne des pressions sur les déficits public et courant. Durant cette période, la crédibilité de la politique économique est essentielle pour faire accepter par les marchés financiers une telle dérive des comptes. Période faste Le lancement de la politique de stabilisation en septembre 1992 a été salué par une forte augmentation des flux de capitaux privés qui ont permis de financer aisément la dérive des comptes courants jusqu’à la fin des années 1990. Le renforcement des mécanismes de marché dans la régulation de la contrainte externe a entretenu l’illusion que le risque pays était désormais réduit à un risque de marché (valorisation des actifs financiers), le risque de crédit (défaut souverain) ayant en apparence disparu. Cette période faste a malheureusement fait perdre de vue aux politiciens l’urgence des réformes structurelles à accomplir. Les crises monétaires des années 95 et 97 ont été le premier signal fondamental sur les limites de l’ajustement par le marché. Il est vrai qu’un régime des changes flottants permet théoriquement une gestion plus efficace de la contrainte externe et des déficits courants. Mais ces mécanismes se heurtent à des limites de taille dans le cas spécifique du Liban, du fait des incertitudes politiques. L’ajustement par les taux (change-intérêt) dégrade la solvabilité externe des agents menant nécessairement à un surajustement qui assèche le marché des changes et affecte la liquidité du système bancaire, débouchant sur une insolvabilité du souverain et une crise financière grave. De plus, la faible tolérance sociale à l’inflation, importée en cas d’ajustement par la dévaluation, est un autre paramètre propre au Liban où les taux d’épargne affaiblis par deux décennies de déclin économique furent aggravés par la dégradation des indicateurs sociaux durant les premières années du plan de stabilisation. Incertitude politique Le retour à des régimes flottants n’est donc pas une garantie de stabilité monétaire au Liban. L’endettement externe important et la forte dollarisation du système bancaire rendent périlleuse l’utilisation de la dépréciation comme amortisseur de chocs. Les incertitudes politiques, du fait de la situation atypique du Liban, rendent vulnérable une libéralisation totale de la politique monétaire pouvant pénaliser lourdement les échanges commerciaux, l’investissement direct étranger et l’investissement domestique. Durant les premières années du plan de stabilisation, les mécanismes de transmission ont bien fonctionné, la baisse de l’inflation permettant de revaloriser le pouvoir d’achat des ménages ; le gouvernement a néanmoins échoué, au niveau de la phase intermédiaire, à transférer les causes de la désinflation de l’ancrage nominal aux gains de productivité dans la sphère réelle (du fait des privatisations et des restructurations industrielles). Politiquement incapable de dévaluer, le pays a donc été contraint de s’ajuster par un durcissement monétaire et une récession. Ce fut un choix imposé et non volontaire. Preuve en est, plusieurs ministres influents du gouvernement de M. Hoss, considérés comme des ardents critiques de cette politique de stabilisation, ont dû se plier à ses exigences quand il a fallu qu’ils assument l’alternance durant les années 1999-2000. Afin de préserver la solvabilité interne et externe, l’alternative aurait été d’externaliser les coûts d’ajustement, en laissant flotter la monnaie. Cependant, du fait de l’importance de la dette, de l’inexistence d’un consensus politique sur les orientations économiques et surtout de l’absence du soutien de la communauté internationale, fort important dans ces situations (échecs successifs des réunions de Washington et de Paris), l’expérience statistique montre combien il est difficile pour un pays de retrouver dans ces conditions une valeur d’équilibre pour sa monnaie après une dépréciation. Au contraire, un surajustement du change nourrit la dégradation de la solvabilité après le flottement, transformant ce dernier en spirale baissière comme ce fut le cas d’ailleurs durant les années 80. Pas de croissance En 2002, pour la quatrième année consécutive, la croissance économique reste absente. L’accentuation de la contrainte externe, la stagnation de la demande interne, la hausse du chômage et le resserrement de la fiscalité augmentent l’attentisme des ménages et affectent la dépense. Cette situation est certainement rendue plus difficile par les changes fixes, par les déficits importants de la balance des paiements et par la faiblesse des réserves de change de la Banque centrale. Dans ce contexte, de nouvelles crises sont possibles, d’autant plus que le Liban est toujours en proie à des tiraillements politiques insoutenables. Face à de tels risques, le gouvernement doit impérativement et rapidement mettre en place de nouveaux mécanismes de coordination entre le pouvoir politique, les autorités monétaires et les associations économiques pour optimiser le mode de résolution des crises. Sur ce plan, il ne peut compter ni sur l’aide internationale (du moins à court terme) ni sur la capacité des Libanais à consentir de nouveaux efforts d’austérité. La responsabilité du changement incombe aux seuls politiciens. L’attachement de l’élite politique à ses acquis a entravé les réformes. Ce n’est pas tant les politiques économiques suivies au cours des dix dernières années qui sont en cause de l’économie politique du pays qui n’a jamais cessé depuis le début des années 1990 de les entraver et de les neutraliser, maintenant le Liban dans la phase intermédiaire de sa politique de stabilisation avec tous les risques de fragilisation que cela comporte.
Par Freddie BAZ Peut-on considérer la décennie qui vient de s’écouler comme celle des ajustements manqués ? C’est la question à laquelle répond Freddie Baz, conseiller du président de la Banque Audi, en conclusion du rapport trimestriel de la banque. Depuis 1992, la politique économique avait comme principal objectif la désinflation par le change à travers un ancrage nominal au dollar. La stabilité des prix et du change était indispensable pour permettre une remonétisation de l’économie, suite à l’inflation très forte des années 1980, une reprise des flux de capitaux externes et la hausse de l’épargne domestique. Des progrès économiques furent réalisés au cours de la première moitié de la décennie 1990, néanmoins l’incapacité du gouvernement à accélérer la génération des gains de...