WASHINGTON-Irène MOSALLI À la National Gallery of Art à Washington, un tableau donne à voir une barque et des pêcheurs en difficulté, ramant dans une mer houleuse et essayant de sauver un homme se noyant... Une marine comme on en voit beaucoup, sans caractère spécial. À part qu’elle est associée à un fait divers doublé d’un phénomène médical. Ce tableau, intitulé Watson et le requin, est reproduit en couverture de la revue américaine Perspectives in Biology and Medecine. Il renvoie à un article portant la signature d’un éminent cardiologue américain, Gordon Bendersky, également professeur à l’Université de Pennsylvanie, intéressé par la portée médicale de cette œuvre d’art. Et pour cause. Elle avait été exécutée pour témoigner d’une guérison échappant aux lois et aux prévisions de la faculté au XVIIIe siècle. La toile avait donné lieu à plusieurs interprétations. Le Dr Bendersky apporte la sienne, encore inédite. Il explique qu’elle n’est pas le fait de la pure imagination de son auteur mais qu’elle est basée sur l’attaque d’un enfant par un requin ayant lieu en 1749. Selon un récit historique, un jeune garçon de 14 ans, nommé Brook Watson, se baignait dans le port de La Havane lorsqu’il fut happé par un requin qui l’a traîné par le pied sous l’eau sur une distance d’environ cent mètres. Mais un marin avait pu, à l’aide d’un harpon, repousser le requin qui lâchât prise. Un message d’espoir Le jeune garçon fut repêché et avait dû être amputé jusqu’au genou. Selon le Dr Bendersky, il s’agit là d’un double miracle : «D’abord le sauvetage était une véritable prouesse et ensuite il y a 99% de risques de ne pas survivre à un tel accident, vu la perte de sang causée par la rupture de l’artère du tibia, la (presque) noyade du sujet, les séquelles de l’amputation et autres traumatismes post-opératoires. Sans compter que le contact du sel sur la plaie et le retard du traitement n’étaient pas en faveur du jeune garçon ». Or, celui-ci n’a pas seulement survécu à tous ces dangers. Il a vécu pleinement une vie faite de succès. Il est notamment devenu directeur de la Banque d’Angleterre, membre du Parlement et maire de la ville de Londres. Et c’est lui qui, en 1778, a commandité à Copley le tableau, accroché aujourd’hui à la National Gallery of Art à Washington, dans le but de fixer à jamais ses péripéties avec le «Jaw» de l’époque. Accident dont il était si fier, qu’il avait accolé à ce tableau un dessin le montrant avec son pied en bois, devenu célèbre dans tout Londres. Le Dr Bendersky voit dans ces deux représentations un message à la fois universel et contemporain, racontant la survie d’un adolescent ayant triomphé d’un traumatisme féroce, d’une terreur inouïe et d’un handicap. Des malheurs qui ne l’ont pas empêché de connaître un certain bonheur. Watson et le requin, précise le médecin-analyste, est une allégorie comparable à La transfiguration de Raphaël. Ces deux compositions disent le sauvetage et la guérison. Celle de Copley dit en plus que les plus grands démons peuvent être vaincus. C’était bien là le désir de Watson, qui avait fait don de cette œuvre à un orphelinat londonien pour communiquer l’espoir à ses pensionnaires.
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