Marie-Claire Blais : « Mon ambition d’écrivain est déraisonnable » Pour le prix de littérature de la Fondation prince Pierre de Monaco – qui décerne un prix de composition musicale et un prix international d’art contemporain –, on attendait le Martiniquais Aimé Césaire. Ce fut la Québécoise Marie-Claire Blais. À l’issue du déjeuner du mois de mars, au cours duquel la princesse de Hanovre livre chaque année les noms des quatre auteurs sélectionnés par le prestigieux Conseil littéraire qu’elle préside et où siègent huit membres de l’Académie française, quatre académiciens Goncourt ainsi que l’Acadienne Antonine Maillet, le Marocain Tahar Ben Jelloun, le Vaudois Bertil Galland et le Wallon Jacques de Decker, nous avions tous la certitude que l’auteur de La tragédie du roi Christophe l’emporterait. On ne pouvait laisser passer l’occasion de couronner cet immense poète, cet esprit supérieur qui célébra la négritude de concert avec son ami Léopold Sédar Senghor. Une connotation symbolique J’étais allée jusqu’à relire les notes accumulées au fil de mes lectures tant la cause semblait entendue, mais c’était sans compter que la Fondation prince Pierre fait obligation aux lauréats de venir à Monaco y recevoir leur prix et que la tragédie du roi Aimé, c’est évidemment son grand âge. Pressenti par téléphone, il déclina l’invitation, ce qui revenait en quelque sorte à se disqualifier lui-même. Lors du dernier Salon du livre à Paris, une visioconférence lui avait permis de dialoguer avec son compatriote et contemporain Joseph Zobel, 87 ans, l’auteur du fameux Rue Cases-Nègres paru en 1950. Les duplex en 3D où intervient le téléportage réussissent aujourd’hui à donner l’illusion que des personnes séparées par des milliers de kilomètres se trouvent en un même lieu. Reste qu’à Monaco, la présence physique est formellement exigée. C’eût été trop dommage de renoncer à donner un prix présentant une aussi forte connotation symbolique alors que doit se tenir cette année à Beyrouth un sommet de la francophonie. Mais parmi les quatre écrivains finalistes figuraient également la Québécoise Marie-Claire Blais et le Chinois François Cheng. Ce dernier était candidat à l’Académie française, et l’on murmurait depuis des semaines qu’il avait toutes les chances d’y être élu, ce qui ne devait d’ailleurs pas tarder à se vérifier. Symbole pour symbole, il y avait encore celui représenté par l’auteur d’Une saison dans la vie d’Emmanuel, qui écrit sans relâche depuis l’âge de 19 ans et a déjà publié une quinzaine de romans, le dernier, Dans la foudre et la lumière, ayant paru ce printemps au Seuil. Un maelström d’images Elle est venue, pour une journée seulement, nous dire son credo de Nord-Américaine qui a choisi de vivre une partie de l’année à Key West. Sur les rapports, naguère encore difficiles, entre le milieu littéraire français et les écrivains québécois, elle a tenu à nous rassurer : « Les choses sont devenues plus saines, mais cela n’empêche que beaucoup de nos auteurs attendent encore une véritable reconnaissance à Paris.» C’est dur d’assumer une vocation d’écrivain, nous a-t-elle encore confié. Je rencontre souvent des jeunes qui me demandent : “En noircissant du papier, est-ce que je vais bien gagner ma vie ?” Mais comment leur reprocher d’avoir des préoccupations aussi prosaïques ? » Elle reconnaît avoir une « ambition déraisonnable » qui consisterait à mettre l’univers entier dans son œuvre. Ses longues phrases fluides à la ponctuation minimale, parfois conclues par un point d’interrogation, sont pour elle un reflet de la réalité d’aujourd’hui : « Le maelström d’images qu’on trouve dans mes livres vise à restituer la frénésie de la pensée contemporaine. Nous sommes des agités, esclaves de notre rythme de vie qui nous fait oublier des valeurs salvatrices, telles que la compassion, la charité. Il y a largement de quoi s’inquiéter quant à notre avenir ». Mirèse AKAR
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