Berlin, mai 1945. Juché sur le toit du Reichstag dominant une ville détruite par les bombardements et les combats, Anatoli Morozov prend le célèbre cliché de deux soldats soulevant le drapeau rouge de l’URSS. Aujourd’hui âgé de 92 ans, il n’a rien oublié de ces événements. « Toutes nos unités convergeaient vers le Reichstag. Des combats d’une extrême violence faisaient rage autour du bâtiment le 1er mai et c’était impossible pour les journalistes de s’en approcher », se rappelle Anatoli Morozov qui était à l’époque correspondant pour le journal Images du front. « Ce n’est que dans la nuit du 1er au 2 mai, après les combats, que j’ai pu pénétrer dans les caves du Reichstag, où nos soldats dormaient. J’ai demandé au commandant d’aller chercher ceux qui avaient hissé le drapeau », poursuit-il. « Quand j’ai vu arriver les sergents Egorov et Kantaria, sales, hirsutes, l’air hagard, je me suis dit qu’il ne serait pas facile de faire une photo héroïque avec ces deux-là », lance-t-il en éclatant de rire. « Nous sommes montés sur le toit et j’ai pris le cliché le 2 mai, vers 6 ou 7 heures du matin », dit-il en montrant le fameux cliché : la tête levée, les deux officiers regardent flotter le drapeau soviétique qu’ils tiennent d’une main ferme. Derrière eux, s’étend Berlin en ruine. Ils étaient au total treize photographes à entrer dans Berlin avec l’armée soviétique. Plusieurs d’entre eux ont aussi pris des clichés sur le toit du Reichstag, dont certains sont restés très célèbres, mais ceux-ci ont souvent été arrangés et retouchés pour les besoins de la cause. Le procès de Nuremberg Tous ces photographes sont aujourd’hui décédés, à l’exception d’Anatoli Morozov qui assure que son cliché est « authentique », bien qu’il n’ait pas été pris dans le feu de l’action. Dans son appartement moscovite aux murs couverts de photographies, Anatoli Morozov, encore vif et alerte pour son âge, cherche dans un tiroir une montre que lui avait offerte le sergent Kantaria sur le toit du Reichstag. « Comme je refusais son cadeau, que je trouvais beaucoup trop coûteux, il a soulevé la manche de sa chemise et, sur son bras, il devait bien y avoir cinq ou six montres », raconte M. Morozov qui s’interrompt parfois pour déclamer des poèmes sur les « défenseurs de la patrie », qu’il connaît par cœur. Après la prise de Berlin, Anatoli Morozov, qui a « passé en tout quatre ans sur le front ouest » où il été « blessé deux fois », a pu photographier la signature, le 8 mai 1945, de l’acte de capitulation de l’Allemagne nazie avant de couvrir le procès de Nuremberg. « J’ai été très impressionné de voir ces hauts responsables nazis, de hautains et arrogants qu’ils étaient au premier jour du procès, se transformer peu à peu en zeks (prisonniers dans les camps soviétiques) ordinaires », se souvient-il. « Mais ce qui m’a bien sûr le plus marqué, ce sont les combats », reprend-il après une pause. Il ne parvient pas à cacher son émotion et doit s’interrompre plusieurs fois pour raconter une embuscade tendue par les Allemands près de Kaunas, en Lituanie, qui a fait « des dizaines et des dizaines de morts ». Sa voix se trouble aussi lorsqu’il raconte ces villes et ces villages dévastés, ou encore la centaine de cadavres calcinés de soldats soviétiques qui s’empilaient à l’entrée d’une prison de Lodz (Pologne) en janvier 1945. « Comme l’Armée rouge avançait sur la ville, les Allemands ont mis le feu à la prison, ouvert les cellules et tiré à la mitrailleuse à l’entrée de la prison sur les soldats qui cherchaient à s’enfuir. C’est ça la guerre », dit-il en secouant la tête. Cette photo, comme les autres montrant des soldats morts, n’a été publiée que des années plus tard. « Pour maintenir le moral des troupes et de la population, les journaux avaient reçu l’ordre de ne pas publier de photos de soldats tués... un peu comme aujourd’hui en Tchétchénie », conclut M. Morozov.
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