Un concert d’articles élogieux dans la presse parisienne avait précédé la performance de Feyrouz à la salle Pleyel, les 27 et 28 juin. Deux soirées de bonheur pour le retour d’une reine à Paris. Reine mille fois couronnée d’un Liban mythique, elle a rarement été aussi dépouillée, aussi majestueuse. Définitivement débarrassée des oripeaux du folklore, elle était une apparition et une voix. Une apparition incarnée ou irréelle de la déesse-mère et une voix. Et quelle voix ! Deux jours avant le concert, notre ami Péroncel-Hugoz, dans un article du Monde dithyrambique mais sans doute mal informé, parlait de «voix crépusculaire». Il indigna les uns et inquiéta secrètement les autres. On en retint son souffle. Mais la voix vint ample, puissante et grave, enveloppante, inégalée, balayer les angoisses. Plusieurs milliers de personnes ovationnèrent debout son arrivée sur scène ; debout encore, les mêmes l’ovationnèrent une demi-heure durant après son tour de chant. Les contestataires comme les thuriféraires s’étaient inclinés. Un orchestre irréprochable servit d’écrin à la voix. La voix des inflexions chères. La voix des voix qui se sont tues. Jamais, depuis des lustres, le répertoire n’avait été si judicieusement agencé : des vieilles outres et du vin nouveau, des valeurs sûres et un brin de témérité provocatrice. Jérusalem ouvrit la soirée, exacerbant et caressant les frustrations arabes. Le public se retint de délirer. La diva changea de registre : l’amour toujours, puis s’en fut pour un moment. Absences, présences qui s’alternèrent comme pour mieux structurer les liens tissés avec la déesse-mère. On s’offrit un rafraîchissement avec la reprise de Immi nâmit ‘a bakkïr. Elle disparut à nouveau puis nous retrouva avec la somptueuse création de Ziad Rahbani Sabah w masa, chantée quasiment a capella. La voix, assurément, n’est pas crépusculaire. L’assistance se laisse bercer, envelopper, voyager. Ni crépuscule ni autonome. Pourtant, les Feuilles mortes récemment intégrées au répertoire semblent y avoir figuré depuis la nuit des temps, entre l’été et l’hiver de Habbaytak bissayf, reprise heureuse et inspirée. La nostalgie est encore ce qu’elle était. Mais halte au sentimentalisme. Retour tonitruant au tumulte de la terre occupée, à la violence et au sacré. Encore Jérusalem « vers qui nos yeux s’envolent chaque jour ». La foule ne se contrôle plus et ajoute sa voix à la voix. Les minutes passent; le sevrage ne peut être brutal. Feyrouz revient, maternante mais distante; elle se donne ni trop ni pas assez. Trente minutes durant, elle est réclamée, acclamée. On crie : «Feyrouz, Feyrouz» ou «merci, merci». Dans cette foule bigarrée et émue, on reconnaît des gens du spectacle: Jeanne Moreau, Fanny Ardant, Jane Birkin, Carole Bouquet. Tout près de nous, un couturier célèbre écrase furtivement une larme et se met à applaudir frénétiquement. Vingt ans après Bercy et l’Olympia, et presque 50 ans après ses débuts à la radio, la magie opère fort, encore plus fort. Toutes les générations communient. La voix est à son apogée. Roland TOMB, professeur de médecine à Beyrouth Robert NASRALLAH, psychiatre à Paris
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Un concert d’articles élogieux dans la presse parisienne avait précédé la performance de Feyrouz à la salle Pleyel, les 27 et 28 juin. Deux soirées de bonheur pour le retour d’une reine à Paris. Reine mille fois couronnée d’un Liban mythique, elle a rarement été aussi dépouillée, aussi majestueuse. Définitivement débarrassée des oripeaux du folklore, elle était une apparition et une voix. Une apparition incarnée ou irréelle de la déesse-mère et une voix. Et quelle voix ! Deux jours avant le concert, notre ami Péroncel-Hugoz, dans un article du Monde dithyrambique mais sans doute mal informé, parlait de «voix crépusculaire». Il indigna les uns et inquiéta secrètement les autres. On en retint son souffle. Mais la voix vint ample, puissante et grave, enveloppante, inégalée, balayer les angoisses. Plusieurs...