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Actualités - Opinion

Une vie vouée à la culture

Par Michel Coudrec* On n’ose imaginer ce que seraient nos musées sans les collections privées qui les ont enrichis. Elles constituent souvent la part la plus précieuse de leur fonds, quand elles n’ont pas été à l’origine de leur création. Le Musée des beaux-arts d’Agen en offre un exemple éclatant. Sans minimiser la part des acquisitions et des dépôts publics, son attrait et sa réputation ne seraient pas les mêmes sans la générosité de Boudon de St-Amans, Georges de Monbrison, du comte Chaudordy, de Brondeau de Senelles, de Mme Scellier de Lample, du docteur et de Mme Louis Brocq, et proche de nous, du docteur Esquirol. En se faisant donateur, le collectionneur accède à un statut nouveau : il assure la pérennité de sa collection en même temps qu’il lui attache publiquement son nom. L’art chrétien médiéval a su magnifier cette figure à la fois humble et forte qui présente l’œuvre à ses contemporains et l’offre, par-delà, à la postérité. Camille Aboussouan est aujourd’hui ce donateur Sans avoir la prétention de faire son portrait, on voudrait mettre en évidence quelques aspects d’une activité intellectuelle, quelques événements d’une vie vouée à la culture susceptibles d’éclairer la constitution de sa collection. Hors la double hérédité exceptionnelle et le milieu social et spirituel de qualité dans lequel il a grandi, retenons deux repères dans cette passion de collectionneur. Ils sont comme des balises de son territoire intellectuel, les jalons de son « cabinet d’amateur ». D’abord, la passion de l’écrit, le savoir par le livre. Ce n’est pas un hasard si le premier traducteur en français du Prophète de Khalil Gibran, le poète couronné, le promoteur de l’exposition savante Le livre et le Liban en 1982, est le même homme qui a rassemblé amoureusement les tablettes d’argile dont la succession reconstitue les grandes étapes de l’histoire de l’écriture jusqu’à l’alphabet phénicien. Outre cet intérêt très direct – et combien scrupuleux, nous pouvons en témoigner – pour les premières manifestations de l’expression écrite, Camille Aboussouan a la passion du bibliophile. Il a possédé une bibliothèque de 12 000 volumes dont des livres précieux, certains uniques du XVe au XIXe siècle, témoignant par cet appétit encyclopédique de sa fascination pour des civilisations qui n’ont cessé d’échanger, de transformer et d’enrichir leurs croyances, leurs mythes et leurs philosophies dans ce creuset incomparable qu’est la Méditerranée orientale. Tant il est vrai qu’il n’y a pas de grande collection sans passion du savoir. Après l’écriture, véhicule primordial de communication, le musée. Conservateur du musée Nicolas Sursock à Beyrouth, lors de sa fondation à la fin des années cinquante, Camille Aboussouan participe à la première constitution du « musée imaginaire », conçu par André Malraux. Secrétaire général de la Commission nationale pour l’Unesco, il réunit les reproductions de 700 chefs-d’œuvre universels de l’art graphique et de la peinture. Des 43 expositions d’œuvres authentiques qu’il organisera ensuite, on retiendra moins l’éclectisme initial que les grandes expositions centrées sur le Levant : livres et manuscrits précieux en arabe, arménien, syriaque, turc, persan, français, anglais ; les icônes melkites ; l’art islamique dans les collections libanaises – peintres irakiens, syriens. Le musée est, par excellence, le lieu où se déploient, à travers les collections, le rêve universaliste – alors caressé – d’une culture mondiale, mais aussi, dans un Liban qui va sombrer dans la guerre, le retour sur une histoire régionale multiculturelle qui, de l’Antiquité païenne au christianisme et à l’islam, apporte la preuve positive de la fécondité de cultures et de civilisations différentes mais présentes dans les mêmes lieux. Car l’éclairage fédérateur du projet de Camille Aboussouan, tel qu’il a pris forme dans les centaines d’objets et de figurines de sa collection, c’est le Liban. C’est l’amour du Liban qui le transforme très tôt en chasseur d’images parcourant le pays pour en ramener des milliers de photographies. C’est lui qui le pousse à publier, au milieu de la guerre qui ravage son pays, un livre à la fois savant et familier, qui recense en une somme les sites, les édifices, toutes les formes nobles ou modestes de l’architecture libanaise du XVe au XIXe siècle. Ce livre qui illustre le dialogue des cultures, exalté par Senghor, chantre de la francophonie, est aussi, à sa manière, une collection. Mais dans un pays aussi petit par la taille, aussi riche de l’imbrication, de la superposition des civilisations les plus anciennes, si souvent menacé de destruction, comment ne pas vouloir sauver les objets eux-mêmes – idoles, jouets d’argile, figurines de bronze, visage de marbre – et pas seulement leurs images. Servi par ses fonctions d’ambassadeur qui lui donnent la distance et la vraie mesure des valeurs, Camille Aboussouan rejoint ainsi dans la cohorte de nos bienfaiteurs cet autre diplomate que fut le comte Chaudordy. Comme le donateur des Goya d’Agen, Camille Aboussouan enrichit notre patrimoine d’une collection de valeur universelle. * Michel Coudrec , adjoint à la culture, au patrimoine et aux musées de France.
Par Michel Coudrec* On n’ose imaginer ce que seraient nos musées sans les collections privées qui les ont enrichis. Elles constituent souvent la part la plus précieuse de leur fonds, quand elles n’ont pas été à l’origine de leur création. Le Musée des beaux-arts d’Agen en offre un exemple éclatant. Sans minimiser la part des acquisitions et des dépôts publics, son attrait et sa réputation ne seraient pas les mêmes sans la générosité de Boudon de St-Amans, Georges de Monbrison, du comte Chaudordy, de Brondeau de Senelles, de Mme Scellier de Lample, du docteur et de Mme Louis Brocq, et proche de nous, du docteur Esquirol. En se faisant donateur, le collectionneur accède à un statut nouveau : il assure la pérennité de sa collection en même temps qu’il lui attache publiquement son nom. L’art chrétien...