Art ? Contemporain ? 2002 ? Insolites ? Mondes ? D’artistes ? Chaque mot, dans l’intitulé du label de cette cour des minables, prête à équivoque, pour ne pas dire plus. C’est donc cela le ban et l’arrière-ban des «plasticiens francophones issus des 5 continents ?» On peut difficilement aller plus loin dans la contrevérité. Beyrouth a rarement vu un bazar rasant à ce point les mottes (sinon les murs, vu ses prétentions). Quelqu’un, de toute évidence, prend le public libanais pour un tas d’imbéciles. Si peu de bons artistes se sont laissé duper, certains ont succombé à je ne sais quel miroir aux alouettes, quelles promesses d’expositions outre-mer ou outre-désert. N’auraient-ils pas pu, à découvrir la galère à laquelle ils prêtaient leur caution par leur présence, prend leurs cliques et leurs claques ? Khalil Allaik, jeune artiste libanais qui ne se croit pas descendu de la cuisse de Jupiter mais qui a un minimum d’amour-propre, n’a pas hésité à prendre la porte d’une exposition au Canada, bien qu’il y fût invité tous frais payés, parce qu’il se sentait bafoué par la médiocrité ambiante. Le mauvais art n’est pas l’apanage du Liban, heureusement, c’est même la chose du monde la mieux partagée. Clés rouillées Libre aux amateurs de barbouiller des toiles, aux professionnels de commettre des bavures, libre à un commissaire, libanais ou étranger, d’organiser des foires. Mais prétendre donner un aperçu d’art contemporain avec ce ramassis bas de gamme, c’est se moquer carrément du monde, c’est faire un travail de faux-monnayeur. Si seulement c’était du bas de gamme «contemporain»: en fait, les vieilles clés rouillées qui illustrent la publicité ornée des logos de près d’une vingtaine de partenaires et de parrains «prestigieux» eux aussi tombés dans le panneau, sont l’image véridique de ce dont il s’agit : un art à la fois infantile et vieillot, rouillé, qui ne tourne plus dans aucune serrure, qui verrouille les portes au lieu de les ouvrir. Tout cela sent le rance, le renfermé, alors que l’art est censé faire circuler de l’air frais,. Bonne nuit grand-mère Je passe sur l’irrespect du public, l’absence de catalogue, voire de plan des lieux, d’une simple liste des exposants. «Si c’est cela la francophonie, alors bonne nuit grand-mère, va te coucher, et n’oublie pas de prendre tes cachets d’exception culturelle avant de t’endormir». Si ce n’est pas cela, qui est responsable de ce gâchis ? Suffit-il qu’un quidam annonce des projets faramineux pour décrocher les plus hautes cautions, sans garantie ni contrôle préalable de qualité d’aucune sorte ? Ce n’est certainement pas par de pareils procédés qu’on endiguera la déferlante anglophone. Ce n’est certainement pas ainsi que le culture francophone se fera respecter. Si la francophonie ne commence pas par se respecter elle-même, personne ne la respectera, surtout à persister dans son paternalisme néocolonialiste éculé (on l’appellera comme on voudra. Les valeurs qu’elle prétend défendre et qui la distingueraient en propre, on les trouve tout aussi bien dans l’anglophonie. Et plus largement répandus avec des moyens plus performants. Il est peut-être temps de s’en apercevoir. Et qu’on cesse de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Faire de l’argent Dialogue des cultures ? Culture du dialogue ? On veut bien, encore faut-il qu’il y ait autre chose sur quoi dialoguer que de la pure et simple camelote artistique et intellectuelle. Et la camelote est inévitable quand, sous couvert de rencontres culturelles, le souci qui prime est de vendre des stands coûte que coûte, de faire de l’argent, toujours plus d’argent. Encore une fois, chacun est libre de suivre ses inclinations, mais qu’on ne tente pas de baptiser serviette ce qui n’est qu’un torchon. Si les torcheurs de toiles prolifèrent tant, chez nous comme ailleurs, ce n’est peut-être pas la seule faute de l’organisateur, mais d’un monde où la disparition des critères permet au premier venu de poser à l’artiste. Et même d’en être rémunéré. «I comme Icare» Pendant longtemps aux Pays-Bas, il a suffi à n’importe qui de bousiller une toile et de la montrer à une commission ad hoc pour recevoir une substantielle subvention annuelle. Sans obligation de production ni d’exposition. Alerté par les milliers de nullités ainsi accumulées, le gouvernement finit par décider, devant la réticence des soi-disant artistes à reprendre leurs croûtes, de le faire... incinérer. Et de mettre fin à ce système qui encourage la fraude à vaste échelle. Je ne préconise pas une fin aussi fumigène, ne serait-ce que par respect pour la décision contestable de Gaby Maamari : par dépit d’échouer à toucher le public, il a fini par nier sa qualité d’artiste, brûler ses œuvres et en distribuer les cendres dans de petits sacs souvenir. Non, je me contenterai de prendre place sur la chaise ailée (I comme Icare) d’Anita Toutikian qui m’emmèrera loin de ce désolant dédale : si je ne m’abuse, c’est la seule œuvre «contemporaine» et la seule «insolite», bien qu’elle y soit assez mal exposée, faute de projecteur approprié. (Expo Beyrouth). Joseph TARRAB
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