PARIS – De Mirèse AKAR Si les petits marquis d’autrefois portaient des bas de soie dans leurs brodequins, les Français d’aujourd’hui ont plus prosaïquement, et métaphoriquement, des bas de laine pleins à craquer de francs dont ils cherchent à se débarrasser au plus tôt, et il ne faut pas chercher ailleurs la raison de la forte hausse de la consommation des ménages ces derniers mois, dans une conjoncture au demeurant morose. « Parigot, tête d’euro » Sur les murs et sur les trottoirs, les tagueurs ont eu beau dire «Non à l’euro», puis «Non aux euro-arnaques» ou «Non aux euro-escrocs», leurs protestations n’avaient guère de chance d’être entendues. Plus convaincante a pu sembler l’affiche imaginée par la mairie de la capitale et qui fait de chacun d’entre nous un «Parigot, tête d’euro». Ce slogan d’une réjouissante drôlerie n’est toutefois pas très consolateur en ces temps de calcul mental compulsif. Car il faut bien le reconnaître : nous sommes tous obnubilés par la décimale supérieure – ou inférieure –, par l’arrondi qui se fait en faveur ou – plus souvent ! – au détriment du consommateur. Et tous ceux qui s’y reprennent à deux fois pour vérifier leur «rendu-monnaie» allongent effroyablement les queues aux caisses des magasins. Un beau matin se mettront sans doute en place des automatismes qui nous dispenseront des conversions et nous feront sauter à pieds joints dans l’euro. Mais en attendant, pas de chômage pour nos méninges ! De la hauteur Célébrant à sa façon cette authentique révolution monétaire que nous sommes en train de vivre, la Bibliothèque publique d’information (BPI) du Centre Pompidou nous a permis, grâce à deux colloques, de prendre de la hauteur par rapport au sujet. Le premier, sans toujours éviter le jargon, traitait de l’argent dans ses dimensions symboliques, telles qu’elles façonnent notre quotidien, parfois d’ailleurs à notre insu. Si l’on croit le cerner par deux définitions négatives – l’argent ne fait pas le bonheur et l’argent n’a pas d’odeur – il arrive aussi qu’il suscite des affirmations catégoriques : à n’en pas douter, l’argent est le nerf de la guerre et, comme dirait M. de la Palice, il contribue aussi à la constitution des signes extérieurs de richesse. On peut enfin l’appréhender par une tournure interrogative : est-il un moyen ou une fin ? Aller au-delà de l’actualité : voilà ce que se proposaient les intervenants en abordant la mondialisation et l’évolution des modalités de l’échange, de plus en plus immatériel et virtuel avec la multiplication des paiements informatisés. Zola le témoin Plus littéraire mais également riche en connotations sociologiques, le second colloque se proposait d’interroger l’œuvre et la vie d’Émile Zola, le premier des écrivains français à avoir fait de l’argent le «personnage» central de plusieurs de ses romans, l’un de ceux-là s’intitulant d’ailleurs L’argent. Né en 1840, Zola fut le témoin de quatre régimes politiques dont le Second Empire, période charnière dans l’avènement d’un capitalisme qui conquit la vieille France plus tardivement que la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Empire austro-hongrois où s’étaient affirmées les puissances de l’argent dès la première révolution industrielle. Alors qu’il avait construit des voies de chemin de fer en Autriche, le père de Zola ne put s’atteler à la rénovation du port de Marseille, éconduit par les édiles conservateurs de la ville. Partout dans le pays, la politique des grands travaux – construction d’usines, de barrages... – était freinée par la faiblesse des institutions bancaires et l’absence des liquidités, la bourgeoisie de l’époque préférant investir dans les biens immeubles. La montée en puissance du capitalisme fut peu après d’autant plus implacable que la France avait un gros retard à combler. Commencé 1868, le cycle des «Rougon-Macquart» préfigure avec une confondante lucidité nombre de nos problématiques contemporaines car, pour avoir assisté aux déconvenues de son père et, par la suite, avoir lui-même vécu de sa plume, Zola connaissait comme personne le prix de l’argent.
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