Cette première année du XXIe siècle au Liban aura été marquée par une tentative de redéfinition du paysage politique local : tentative qui provoquera une réaction brutale de la part du régime et de ses alliés proches de Damas. Les prémices de cette nouvelle donne étaient déjà apparues dès la fin de l’année 2000, à la faveur du célèbre appel solennel de Bkerké du 20 septembre. Au cri d’alarme des prélats maronites concernant les pratiques du pouvoir et l’évolution des rapports libano-syriens venaient s’ajouter les prises de position de plus en plus tranchées du leader du PSP, Walid Joumblatt, qui abondait dans le même sens. C’est dans un tel climat que le Liban s’engouffrait dans le siècle naissant. Tout au long de l’année 2001, une véritable dynamique politique s’est progressivement développée, transcendant – pour la première fois depuis le début de la guerre – les barrières communautaires. Ce renouveau sera axé sur des thèmes rassembleurs : la défense des libertés publiques ; la dénonciation de l’ingérence des «services» dans la vie politique ; la nécessité d’un rééquilibrage des relations avec Damas. Deux initiatives politiques majeures cristalliseront cette évolution : la mise en place du Rassemblement de Kornet Chehwane, fin avril, et du Forum démocratique, deux semaines plus tard. Chapeauté par Bkerké, le Rassemblement de Kornet Chehwane constitue la seule tentative crédible de résurgence d’un leadership chrétien, depuis l’effondrement de «l’Est politique», début 90. L’importance et l’originalité de ce rassemblement (mais également son talon d’Achille) résident dans sa composition : il est pratiquement présidé par un prélat maronite représentant Bkerké et il regroupe aussi bien les courants radicaux de l’opposition chrétienne (Forces libanaises, aounistes, PNL, opposition Kataëb…) que des parlementaires de premier plan et des personnalités éminentes de la société civile. Ce savant dosage présente l’avantage d’apporter à l’action politique dite «traditionnelle» un complément nécessaire : celui du militantisme de terrain, assuré par la masse des partisans FL, aounistes, PNL et Kataëb. Pour la première fois depuis plus de dix ans, ces derniers sortaient ainsi de leur carcan et adhéraient à une action à caractère national. La démarche politique de Kornet Chehwane n’a pas tardé à faire tache d’huile avec l’apparition du Forum démocratique. Présidé par l’ancien député chiite Habib Sadek, le Forum – qui regroupe un large éventail de cadres de gauche et de représentants de la société civile musulmane – a fait un grand pas en direction des forces politiques chrétiennes en reprenant à son compte leurs principales doléances : rééquilibrage des relations libano-syriennes ; déploiement de l’armée au Liban-Sud ; rejet de la militarisation de la vie politique ; sauvegarde des libertés… Dans le sillage de la mise en place du Rassemblement de Kornet Chehwane et du Forum démocratique, il s’est créé au fil des semaines l’un des faits marquants non seulement de l’année, mais également de la période d’après-guerre : l’amorce d’une osmose sur le terrain entre les frères ennemis d’hier, à savoir entre les militants des courants radicaux chrétiens, d’une part, et les partisans druzes du PSP et les néo-gauchistes, d’autre part. Une telle osmose s’est manifestée à plusieurs reprises lors de manifestations, de meetings oratoires et de rassemblements estudiantins, sans compter les alliances électorales au niveau universitaire. Un long week-end de dialogue et d’échanges a même été organisé en juillet, à Baakline, avec une timide participation d’étudiants haririens. «L’interdit sur le dialogue est tombé», déclarera fort à propos M. Walid Joumblatt à cette occasion. Un dialogue qui portera essentiellement – on s’en serait douté – sur la présence syrienne et les libertés publiques. Rien d’étonnant, dans ce contexte, que les inconditionnels de Damas se soient tenus à l’écart de ce mouvement qui sortait des sentiers battus de la guerre intestine et des clivages communautaires. Cette dynamique atteindra son apogée à la faveur de la visite historique du patriarche maronite au Chouf, à Aley et à Jezzine, au début du mois d’août. Signe des temps, un accueil populaire particulièrement chaleureux, quasi triomphal, sera réservé par le leader du PSP au cardinal Sfeir à Moukhtara. La tentative de refaçonner le paysage politique sera toutefois très mal accueillie par le régime et les prosyriens. L’apparition d’un vaste courant chrétien et musulman réclamant une redéfinition des rapports avec Damas constitue en effet une sérieuse remise en cause de la mainmise syrienne sur le pays. Quant à la couverture politique et la légitimité populaire dont bénéficient le Rassemblement de Kornet Chehwane, ainsi que l’alliance qui s’est forgée entre ce dernier, d’une part, et le leader du PSP et le Forum démocratique, d’autre part, elles ont été perçues par la présidence de la République comme une menace directe. Les milieux proches de Baabda iront jusqu’à accuser Rafic Hariri de soutenir en coulisses les Assises de Kornet Chehwane en vue d’accroître l’isolement du chef de l’État et d’exploiter la carte chrétienne afin de mener à bien ses propres batailles politiques. Pour le régime et les alliés de Damas, il devenait urgent de briser la dynamique en marche. Pour ce faire, il fallait ébranler Kornet Chehwane. Il était nécessaire, à cette fin, de s’attaquer au noyau dur susceptible de faire bouger la rue. D’où les rafles opérées dans les rangs FL et aounistes au lendemain même de la visite du patriarche maronite au Chouf. Et pour bien s’assurer que l’édifice sera effectivement secoué, les Services viseront non seulement la base mobilisatrice, mais également le sommet de la pyramide. Les hauts responsables et les cadres supérieurs du courant aouniste et des FL seront ainsi placés sous les verrous, dont notamment le général Nadim Lteif et M. Toufic Hindi. En vue de parfaire le travail accompli, une spectaculaire ratonnade sera organisée, quarante-huit heures après les rafles, devant le palais de Justice, dans le but évident d’intimider et de dissuader les derniers jusqu’au-boutistes. Cet énergique coup de pied dans la fourmilière s’accompagnera d’une tentative de court-circuiter Kornet Chehwane en créant un pôle chrétien loyaliste. Un nouveau directoire Kataëb sera mis en place pour contrer le président Amine Gemayel et l’opposition Kataëb conduite par M. Élie Karamé. Parallèlement, Fouad Malek et d’anciens hauts responsables FL seront incités à faire dissidence alors que Toufic Hindi est maintenu en état d’arrestation. Ce bras de fer autour de la redéfinition du paysage politique local marquera un temps de pause à la suite des attentats du 11 septembre. Chaque partie en présence se devait de réviser ses calculs pour tenir compte de la nouvelle donne internationale. Affaire, donc, à suivre. Mais dans le même temps, la guerre à outrance menée contre le terrorisme lancera en cette fin d’année un débat nouveau qui transcende cette fois-ci non pas les barrières communautaires mais plutôt les frontières nationales et qui porte sur le rôle et le sort du Hezbollah. Un dossier explosif qui pourrait fort bien constituer le trait marquant de l’année qui pointe à l’horizon. Une année de vérité pour le pouvoir et pour la formation intégriste.
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