En moins de trois mois, la campagne militaire des États-Unis en Afghanistan a bouleversé la donne en Asie centrale et en Asie du Sud où plusieurs pays en ont profité pour essayer d’étendre leur influence et placer leurs pions, selon des diplomates occidentaux. Le Pakistan, qui avait soutenu les talibans pachtounes pendant sept ans, apparaît, à première vue, comme le grand perdant des changements survenus à Kaboul, à la faveur des bombardements américains. Mais sa nouvelle alliance avec Washington lui apporte des avantages économiques immédiats et lui donne l’espoir de retrouver un rôle dans les affaires afghanes après la reconstitution d’un «pôle pachtoune uni et fort», estime un ambassadeur à Islamabad. L’image de l’Arabie séoudite, alliée d’Islamabad auprès de groupes musulmans sunnites afghans depuis 20 ans, a quelque peu souffert de la crise consécutive aux attentats du 11 septembre qui ont mis à nu l’existence de réseaux de combattants séoudiens au sein même de la mouvance d’Oussama Ben Laden, lui-même d’origine séoudienne. Outre les États-Unis et la Grande-Bretagne, qui ont joué un rôle déterminant dans les opérations militaires, l’Iran, l’Inde, la Russie, la Chine et les pays d’Asie centrale, en particulier le Tadjikistan, ont toutes les raisons d’être satisfaits de la tournure des événements sur l’échiquier afghan, disent des analystes. L’Ouzbékistan apparaît davantage «crispé» et «sur la défensive», note un diplomate occidental en poste en Asie centrale. Obsédé par la «menace islamiste», ce pays s’inquiète «exagérément» d’éventuels «électrons libres» générés par le coup de pied de Washington dans la fourmilière afghane, ajoute cette source. Le soutien de longue date de l’Iran à l’Alliance du Nord, qui contrôle désormais les postes-clefs à Kaboul, commence à être récompensé. On a même assisté à un début de rapprochement, sur le dossier afghan, entre Washington et Téhéran après les attaques-suicide aux États-Unis, constatent diplomates et analystes. En outre, ajoute-t-on, l’Iran chiite n’est pas mécontent de voir le Pakistan et l’Arabie séoudite sunnites en difficulté en Afghanistan. Cependant, comme Islamabad, Ryad a l’intention de rester actif dans la région. Ryad a ainsi obtenu une des quatre vice-présidences du groupe d’orientation des donateurs pour l’Afghanistan, créé à Washington le 20 novembre. La Russie, pour sa part, revient en force en Afghanistan : «Elle s’y précipite», moins de 13 ans après l’humiliation subie par l’Armée rouge, note un diplomate à Islamabad. Moscou, qui a fourni armes et argent depuis plusieurs années à l’Alliance du Nord, cherchera certainement à être payé en retour. En outre, la Russie, qui a apporté son soutien à la campagne antiterroriste conduite par Washington, pourrait se sentir «plus libre» dans ses propres opérations en Tchétchénie, ajoute cette source. L’Inde, grand voisin et rival du Pakistan, a également de quoi se réjouir. Les événements des trois derniers mois ont, selon elle, révélé à la face du monde les «activités troubles» des services secrets d’Islamabad non seulement en Afghanistan, mais aussi au Cachemire. En Afghanistan, l’Inde est en train de renforcer des liens déjà étroits avec les chefs tadjiks de l’Alliance du Nord. Au Cachemire, elle rêve de donner une leçon aux «terroristes» propakistanais, qui luttent pour la sécession. De son côté, la Chine, toujours inquiète de l’expansion de l’islamisme lié au séparatisme ouïgour dans la région du Xinjiang, a observé avec satisfaction la déroute des talibans qui apparaissaient comme l’unique pomme de discorde dans ses relations par ailleurs excellentes avec le Pakistan. Mais Pékin reste préoccupé devant une possible présence à long terme des États-Unis en Afghanistan et en Asie centrale. Sur ce point, deux analyses contradictoires circulent dans la région. La première évoque une Amérique «pressée d’en finir» avec ses opérations contre le réseau el-Qaëda de Ben Laden et qui n’a «surtout pas envie de s’éterniser» en Afghanistan. La seconde parle d’une «installation» des États-Unis dans une Asie centrale, riche en hydrocarbures et qui reste un poste d’observation stratégique important entre la Chine, l’Inde, l’Iran et la Russie. Le 17 décembre, lorsque la bannière étoilée a de nouveau été hissée sur l’ambassade des États-Unis à Kaboul, l’envoyé spécial américain James Dobbins a déclaré que la cérémonie symbolisait l’engagement à long terme de Washington en Afghanistan. «Nous sommes ici pour durer», a-t-il dit.
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