La perte par les talibans de leur fief de Kandahar (sud de l’Afghanistan) marque la fin du système le plus théocratique de l’histoire récente. Les chefs talibans, tel le mollah Mohammed Omar, sont tous issus des provinces pachtounes les plus pauvres et les plus conservatrices du sud de l’Afghanistan et prônent une interprétation extrémiste de la charia (loi islamique). Le mouvement des étudiants en religion est né à la fin des années 1980 dans les écoles coraniques du sud de l’Afghanistan, en pays pachtoun, et dans les madrassas du Baloutchistan et de la province frontière du Nord-Ouest (NWFP), au Pakistan, qui accueillait de nombreux réfugiés afghans. Il est fondé sur un profond rejet de l’anarchie et de la perte des valeurs traditionnelles de la période d’occupation soviétique et des luttes entre factions de moudjahidine. Les membres de la milice intégriste sunnite se considèrent comme «des purificateurs d’une guérilla dévoyée», écrit Ahmed Rashid dans son livre de référence L’Ombre des talibans. Soutenus par le Pakistan, les talibans prennent Kandahar, cœur historique du pays pachtoun, en 1994. Les habitants espèrent alors paix et sécurité après des années de querelles meurtrières entre factions qui ont désintégré le pays. En 1996, lorsque la milice entre dans Kaboul, avec l’appui du Pakistan et la discrète bénédiction des États-Unis, les moines-soldats font éclater au grand jour leur conception de l’islam, fortement influencée par le code d’honneur des Pachtouns, le Pakhtunwali. Avec les talibans, la religion devient obligatoire et répressive. Un ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice est instauré et ses zélotes se promènent dans les rues pour fouetter, matraquer ou arrêter les femmes ne portant pas la burqah (vêtement recouvrant tout le corps), les hommes ne portant pas une barbe assez longue et les gens ne priant pas cinq fois par jour. La vie des Afghans devient un long catalogue d’interdictions, notamment de tout divertissement, de toute représentation humaine (télévision, photographie, art). Les décrets répressifs visent notamment les femmes qui sont transformées en ombre sous leur burqah, désormais obligatoire pour toutes. Elles ne peuvent travailler, étudier, sortir sans être accompagnées par un homme de leur famille. «L’oppression des femmes était le point de référence du radicalisme islamique des talibans, l’expression de leur volonté de nettoyer la société», souligne Ahmed Rashid. Sur le plan juridique, le régime taliban met en place des tribunaux islamiques qui appliquent une justice médiévale, mélange d’éléments de la charia et du code d’honneur pachtoun : torture, lapidation de femmes jugées adultères, amputation de la main ou du pied pour les voleurs, pendaisons, exécutions publiques dans des stades. Amnesty International souligne en outre que «des milliers de civils ont été tués (par les talibans) dans des massacres», notamment des Hazaras, issus de la minorité chiite. Le traitement réservé par les talibans à la population afghane dans son ensemble ne semblait guère émouvoir la communauté internationale qui avait abandonné le pays après la fin du retrait soviétique, en 1989. Cependant, la destruction le 10 mars dernier à Bamiyan (centre) de deux bouddhas géants, vieux de plus de 1 500 ans, ordonné par le mollah Omar, avait suscité un tollé dans le monde. La protection accordée par Omar à de nombreux groupes extrémistes étrangers, notamment al-Qaëda d’Oussama Ben Laden, a précipité la fin du régime et du système talibans. Les dirigeants talibans n’ont cessé de refuser de livrer Ben Laden, ce qui a déclenché l’ire de Washington, qui attribue au chef panislamiste d’origine séoudienne les attentats du 11 septembre aux États-Unis. De plus en plus isolés, les talibans ont défié la pression occidentale jusqu’à la dernière minute. Lors du déclenchement des bombardements américains sur l’Afghanistan, le 7 octobre, les talibans avaient promis de défaire les États-Unis comme les Soviétiques. Tout juste deux mois plus tard, ils ont capitulé dans leur fief de Kandahar.
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