Les Israéliens les appellent «terroristes» quand les Palestiniens les glorifient en «martyrs». Les candidats aux attentats-suicide, galvanisés par un mélange de religion et de foi nationaliste, se bousculent aux portes des mouvements islamistes. Parfaitement intégrés dans la société, ils sont plutôt jeunes, souvent diplômés, plus rarement pères de famille. Ils n’ont surtout rien à voir avec les candidats au suicide «ordinaires». «Ces gens n’ont pas besoin d’être désespérés pour mourir», explique le Dr Iyad Zaqout, psychiatre au Programme de santé mentale de Gaza, une ONG créée en 1990. «Leur acte tient plutôt du suicide altruiste parce qu’ils sentent que ce qu’ils font est bon pour le reste de la société», ajoute le médecin qui les compare aux kamikazes japonais ou aux bouddhistes au Vietnam. Et le regard des autres compte beaucoup dans la société palestinienne, jamais avare pour glorifier et récompenser ses héros. Endoctrinés par les groupes islamistes – Hamas, Jihad islamique, etc. – vers lesquels ils se tournent, «ils ne pensent qu’à tuer en allant en Israël en oubliant leur propre mort», souligne le politologue Ziad Abou-Amr, spécialiste des islamistes. Juste avant de se faire exploser avec sa ceinture d’explosifs ou de vider un chargeur de kalachnikov sur des passants, la «bombe humaine» est plongée dans une sorte de transe. «Il n’est pas drogué, assure le Dr Zaquout, sinon il ne réussirait pas à passer tous les barrages militaires. Mais il ne pense qu’à son action: faire des victimes, des dégâts. Il n’a pas peur. Certains témoins l’ont même vu sourire. Tous ses sentiments ordinaires sont comme anesthésiés». Après l’attentat, l’identité de la «bombe humaine» se répand comme une traînée de poudre. En Palestine, c’est le moment où le «terroriste» en Israël devient un «martyr». Son portrait s’affiche sur les murs. Sa famille passe à la télé. «En rentrant du travail, le 2 mars 2000, plein de journalistes m’attendaient chez moi. C’est comme ça que j’ai appris que mon fils de 24 ans, diplômé de gestion, était mort en martyr à Ramallah», raconte Yassine Abou-Ayad, père, aveugle, de neuf enfants dans le camp de réfugiés de Shate, à Gaza. À l’époque, le vieil homme avait désapprouvé le projet de son fils, tué par les Israéliens parce qu’il préparait un attentat. «Ce n’était pas encore l’intifada», dit-il. Aujourd’hui, il voit les choses autrement: «je ne pousserais pas seulement mon fils à agir ainsi, mais tous les Palestiniens». Les candidats au suicide ne se font d’ailleurs pas prier. On les présente même régulièrement à la fin de funérailles, tout de blanc vêtus, prêts à mourir et rejoindre le paradis où les attendent, leur promet-on, quelque soixante-dix jeunes vierges. «La branche armée du Hamas (Mouvement de la résistance islamique, ndlr) n’a aucun problème de recrutement, affirme Ziad Abou-Amr. Les mosquées sont pleines à craquer et on y répète chaque jour la litanie de malheurs qui s’abattent sur la Palestine. Se faire tuer est devenu un acte religieux et patriotique à la fois». «Et puis, remarque le politologue, partout dans le monde, les mouvements islamistes sont opprimés. En Palestine, le Hamas a au contraire une légitimité qui lui confère un rôle de porte-parole. En se faisant exploser pour cette cause, le “martyr” sait que le monde musulman entier le regarde». Les opérations suicide ont coûté la vie à plus de deux cents Israéliens depuis 1994, pour l’écrasante majorité des civils, tués aveuglément dans des autobus, des rues, des marchés, des restaurants ou des discothèques.
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