Yitzhak Levy et Zebolan Simanto se présentent comme les deux derniers juifs d’Afghanistan – mais ils ne s’aiment pas pour autant, bien au contraire. Levy et Simanto sont, semble-t-il, les derniers représentants d’une communauté juive dont la présence dans le pays remonte à 800 ans. «Yitzhak et les talibans, c’est pareil», assène Simanto, 41 ans, en mimant avec ses doigts serrés la collusion qu’il devine entre ses «ennemis». Levy, 60 ans, habite lui aussi à Kaboul dans cet immeuble vieillissant de la rue des Fleurs, qui abritait à une époque une trentaine de familles juives. Le bâtiment n’a plus de fenêtres, pas d’eau courante mais compte deux synagogues. Pour accéder à l’une, Simanto doit se faufiler à travers une fenêtre béante; l’autre est soigneusement fermée à clé, et Levy en est le gardien. «Tous mes problèmes proviennent de Zebolan», déclare ce dernier, un homme trapu à la longue barbe blanche, portant un couvre-chef en astrakan. Il débite ensuite une liste de méfaits qu’il attribue à son coreligionnaire, culminant dans une dénonciation aux talibans – il a été accusé d’espionnage au profit d’Israël – qui lui a valu l’un de ses cinq séjours en prison. «Ils m’ont jeté à terre et l’un d’entre eux s’est assis sur mon cou, deux autres sur mes pieds. Deux autres encore m’ont battu avec des câbles électriques. Maintenant, je ne peux plus marcher normalement», raconte-t-il en évoquant l’un de ses passages dans les geôles talibanes. Tous les autres juifs sont partis après la chute du gouvernement procommuniste en 1992, et beaucoup ont trouvé refuge en Israël, où Levy et Simanto affirment que leurs épouses et leurs enfants les attendent. Levy, un guérisseur traditionnel né à Herat, dans l’ouest de l’Afghanistan, est resté à Kaboul quand les talibans ont pris le pouvoir en 1996, imposant leur lecture intolérante et rigoriste de l’islam aux non-musulmans du pays. Simanto, vendeur de tapis et d’objets artisanaux, lui aussi originaire d’Herat, a passé six ans de sa vie à voyager en Israël, en Ouzbékistan et au Turkménistan. Il est revenu en 1998 à Kaboul, où il s’est installé. Derrière ses lunettes, cet homme à la petite kippa bleue déverse en continu un flot d’invectives sur son coreligionnaire. «Je suis venu ici pour trois mois et cela fait trois ans et demi que j’y suis. J’ai été en prison quatre fois et toujours à cause de cet homme», soupire-t-il, accusant Levy... de l’avoir dénoncé comme espion. Les deux hommes prient, chacun de leur côté, vêtus de leur châle de prière, dans leurs modestes chambres situées de part et d’autre de la cour de l’immeuble. Les synagogues sont désaffectées, leur sol est tapissé d’une épaisse couche de poussière et leurs murs sont parcourus de fissures. La synagogue de Simanto abrite un nid d’oiseau, au plafond. Celle de Levy porte encore des inscriptions hébraïques sur les murs, héritage du passé de cet ancien lieu de culte. Mais dans les deux synagogues, les arches censées abriter les rouleaux de la Torah sont vides, à l’exception de quelques vieux livres, jaunissants. C’est précisément là que la haine entre Levy et Simanto semble trouver son origine. Le dernier rouleau de la Torah a été emporté par les talibans et entreposé au ministère de l’Intérieur il y a deux ans. Les deux hommes se disent propriétaires de ce manuscrit en peau de cerf enveloppé dans de la soie, vieux de 500 ans, et qui, selon eux, vaudrait deux millions de dollars. Leurs voisins musulmans portent un regard amusé et attendri sur la haine obstinée que se vouent les deux juifs. La nuit, ils disent entendre les cris, les insultes et les accusations mutuelles de traîtrise et d’immoralité que se lancent Levy et Simanto comme deux conjoints poussés à bout par des années de mariage. Parfois, ils en viennent aux mains. «Bien sûr, je l’ai roué de coups une ou deux fois. Il a failli me faire tuer avec ce qu’il a dit aux talibans», s’indigne Simanto. Maintenant que les talibans ont quitté Kaboul, Levy et Simanto cherchent à récupérer «leur» rouleau, et affirment vouloir quitter le pays. Simanto raconte qu’il a une femme et deux filles à Holon, en Israël, mais qu’il n’a eu aucun contact avec elles depuis 1998. «Si j’arrive à gagner Israël, je sacrifierai quelques vaches et je les donnerai aux gens pour remercier Dieu de m’avoir sauvé de cet homme», promet-il. L’épouse de Levy ainsi que ses cinq enfants sont allés s’installer dans la ville israélienne de Beercheba, il y a de ça 15 ans, et il dit ne pas leur avoir parlé depuis huit mois. Son épouse, ajoute-t-il, veut divorcer. «Oui, j’ai commis une erreur, regrette-t-il, fondant en larmes à l’évocation du choix qu’il a fait de rester en Afghanistan quand sa famille est partie. Chaque nuit et chaque jour que je passe ici semblent durer un an. Il est si difficile d’être seul».
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Yitzhak Levy et Zebolan Simanto se présentent comme les deux derniers juifs d’Afghanistan – mais ils ne s’aiment pas pour autant, bien au contraire. Levy et Simanto sont, semble-t-il, les derniers représentants d’une communauté juive dont la présence dans le pays remonte à 800 ans. «Yitzhak et les talibans, c’est pareil», assène Simanto, 41 ans, en mimant avec ses doigts serrés la collusion qu’il devine entre ses «ennemis». Levy, 60 ans, habite lui aussi à Kaboul dans cet immeuble vieillissant de la rue des Fleurs, qui abritait à une époque une trentaine de familles juives. Le bâtiment n’a plus de fenêtres, pas d’eau courante mais compte deux synagogues. Pour accéder à l’une, Simanto doit se faufiler à travers une fenêtre béante; l’autre est soigneusement fermée à clé, et Levy en est le...